CHANSONS
PAR UNE ROUTE LOINTAINE
Дорогой длинною
Дорогой длинною: le chef-d’œuvre spolié
C’est l’une des mélodies les plus célèbres au monde, et pourtant, son créateur est resté dans l’ombre des coffres-forts de l’industrie musicale occidentale. Bienvenue dans l’histoire de Дорогой длинною (Par une route lointaine).
L'histoire d'un hold-up planétaire
Si vous fredonnez cet air, vous pensez sans doute à "Those Were the Days", le tube de Mary Hopkin (1968) produit par Paul McCartney. Mais derrière ce succès mondial se cache une réalité plus sombre...
L'origine: en 1924, le compositeur Boris Fomine (1900–1948) met en musique des vers du poète Konstantin Podrevski (1889–1930). La chanson s'inscrit dans la grande tradition de la romance russe - ce genre à mi-chemin entre la mélodie de salon et la complainte populaire, qui fleurit en Russie au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ. Les paroles de Podrevski sont d'une belle complexité poétique: une troïka qui file dans la nuit, des lumières au loin, une jeunesse qui brûle et s'enfuit sans qu'on sache vraiment où elle nous emporte.
Ce n'est pas une simple nostalgie - c'est quelque chose de plus trouble, de plus vertigineux. La jeunesse n'est pas regrettée avec sagesse; elle est regrettée avec l'ivresse de celui qui sait qu'il l'a vécue à fond, et que c'est précisément pour ça qu'elle est partie.
Le détournement: dans les années 1920, l'émigration russe répand à travers l'Europe les airs de la vieille Russie. Dans les années 60 Gene Raskin, auteur-compositeur américain, appose des paroles anglaises sur la mélodie. Sous le titre "Those Were the Days", il en fait une chanson nostalgique sur la jeunesse perdue, dans un esprit beaucoup plus linéaire et consensuel que l'original.
C'est cette version qu'entend en 1968 Paul McCartney, qui la produit pour la jeune chanteuse galloise Mary Hopkin. Le succès est mondial et foudroyant: "Those Were the Days" se vend à des millions d'exemplaires et éclipse complètement, aux yeux du public occidental, la romance originale de Fomine et Podrevski. Raskin dépose le copyright à son nom - le nom de Fomine n'apparaît nulle part.
Le défi de la traduction: au-delà du "c'était le bon temps"
Pourquoi une nouvelle traduction française était-elle nécessaire? Parce que la version de Gene Raskin (popularisée par Mary Hopkin ou Dalida en France) a considérablement "aplati" le relief du texte original.
Le texte anglo-saxon se résume souvent à un constat binaire: avant on était jeunes, on riait, on croyait que ça durerait toujours. Maintenant on est vieux, on est fatigués, et on s'amuse beaucoup moins. C’est efficace pour un tube de radio, mais on perd toute la tension dramatique de l'œuvre originale.
La version occidentale a perdu précisément ce qui fait la richesse de l'original: l'ambiguïté, le vertige, cette façon qu'a Podrevski de mêler l'élan et la mélancolie, l'ivresse et la lucidité. La troïka de Podrevski ne file pas vers un passé doré - elle file vers l'inconnu, et c'est ça qui est triste et beau.
Traduire Дорогой длинною, c'est restituer une course folle. Le rythme de la chanson n'est pas celui d'une ballade nostalgique au coin du feu, c'est celui d'une troïka lancée à toute allure dans la nuit. La traduction française proposée ici cherche à restituer cet esprit: non pas une adaptation, mais une version chantable fidèle à la fois à la lettre et à l'âme du texte de Podrevski - pour que les mots puissent être chantés en français sur la mélodie de Fomine, sans trahir ce qui en fait la singularité.
Chanter la mélancolie ne veut pas dire chanter des platitudes. Ici, on ne se contente pas de traduire, on rend son âme à la route.
Musique: Boris Fomine
Paroles: Konstantin Podrevski
Chante Ensemble académique de chant et de danse de la garde nationale de la Fédération de Russie.
Si la vidéo ne s'affiche pas, regardez-la sur ce lien.
Paroles
Nous allions dans une troïka sonnante,
Les petites lumières brillaient au loin;
Ah! partir sur votre trace ardente,
Libérant mon âme du chagrin...
Refrain:
Par une route lointaine et sous la lune claire,
Avec ce chant qui vole au loin, vibrant,
Et la sept-cordes ancienne, ma bonne amie sincère,
Qui remplissait mes nuits de vifs tourments...
Nous chantions en vain, comme il s'avère,
En brûlant sans cesse nuit sur nuit.
Le passé déjà laissé derrière,
Et ces nuits aussi se sont enfuies.
Refrain
Je me remémore nos rencontres,
Les années parties à tout jamais,
Et tes mains d'argent sous un ciel sombre
Dans une troïka qui s'est envolée.
Refrain
Il faut suivre d'autres routes errantes
Vers la terre natale abandonnée;
Nous allions dans une troïka sonnante,
Sans savoir où elle nous emmènerait...
Refrain
Notre folle jeunesse passe trop vite,
Comme l'eau de fonte entre les doigts,
Mais toujours la troïka intrépide
À travers le temps nous portera.
Refrain


