Russie Russie virtuelle

HUMOUR


M.Zadornov

Les surdoués


(Texte datant de l'époque soviétique qui fait allusion à la réprobation publique encourue alors par ceux qui se distingueraient trop de la masse, par leurs idées ou par leur comportement, en excluant bien sûr les officiels, tels que champions d'échecs, cosmonautes, sportifs, etc...)


Bonjour, chère rédaction !


J'ai trois ans. Je suis une fille. Aidez-moi! Depuis que j'ai dirigé plusieurs fois de suite le grand orchestre symphonique à la télé, toutes les filles et même les garçons du quartier ne veulent plus jouer avec moi. "Casse-toi, - disent-ils, - surdouée à la con !" Et quand je leur demande ce que c'est qu'une surdouée, il me répondent : "C'est la même chose que pingre et frimeuse !"

Pourquoi ? Je n'ai fait que diriger. J'aime diriger plus que tout au monde. Ça me change des langues étrangères, de la philosophie grecque et de la physique nucléaire. Et puis, comment puis-je frimer, alors que je n'ai qu'une seule poupée, toute décrépie. Et maman ne veut pas m'en acheter une autre. Elle dit : "Tu es surdouée, alors tu ne dois pas ressembler aux autres enfants." Récemment, quand je lui ai dit après m'être fait charrier dans la cour que je ne dirigerai plus jamais à la télé, ils m'ont mise au coin, elle et papa. Et ensuite ils m'ont beaucoup grondée ! "Veux-tu, - disaient-ils, - vivre comme tes parents ?"

Et moi, je ne comprends pas : qu'est-ce qu'il y a de mal dans leur vie ? Tous les deux perçoivent leur salaire deux fois pas mois ! C'est pourquoi nous mangeons des gâteaux quatre fois par mois... Je réfléchis longtemps : que faire ? J'ai même relu Tchernychevski (1) pendant que j'étais au coin. Mais je n'ai pas trouvé la réponse dans son livre. Alors j'ai décidé de vous écrire. Parce que notre voisine, après chaque dispute avec mes parents, écrit toujours à la rédaction. Bien sûr, si vous publiez ma lettre, on me mettra de nouveau au coin ! Mais après ils me comprendront, j'en suis sûre. Et il ne me forceront plus à diriger un grand orchestre symphonique à la télé. D'autant plus que, à vrai dire, je suis encore trop petite pour diriger le grand. Seulement pour diriger le petit. Et ce que vous avez vu à la télé est une ruse. En fait, ce ne pas moi qui dirigeais, mais Gleb Vassiliévitch. Derrière mon dos. Et il n'a pas trois ans, mais quatre. Et il a accepté de me donner un coup de main, parce que c'est le seul au monde qui me comprend vraiment. Parce que dans son quartier, on le traite lui aussi de "célébrité" et on promet de lui casser la gueule et ses baguettes. Et moi aussi, j'ai pitié de lui, parce qu'il ne croit plus à rien...

Mais si vous nous aidez et que nous ne dirigions plus à la télé, tout le monde dans la cour aura de nouveau confiance en nous ! Et alors... alors les filles me permettront peut-être de jouer avec leurs poupées, et les garçons feront Gleb le gardien du but.

Chère rédaction, je dois terminer, parce que dans la pièce d'à côté, les journalistes de la radio m'attendent, et je ne me suis pas encore peigné et je n'ai pas pris l'huile de foie de morue. Maman dit qu'elle améliore le teint. Mais je ne comprends pas, à quoi il me sert ? De toute façon, on ne voit rien à la radio.


P.S. Chère rédaction ! Je vous en prie, si vous ne pouvez pas nous aider, faites au moins que l'huile de foie de morue se vende sous forme de comprimés.


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1. Tchernychevski (Nikolaï Gavrilovitch) - philosophe et critique russe (Saratov 1828 - id. 1889). Révolutionnaire démocrate russe, représentant du socialisme utopique, il s'opposa aux réformes d'Alexandre II. Écrit en prison, son roman "Que faire?" (1863) décrit le héros idéal qui, déterminé et fort, entreprend l'éducation des autres.