Russie Russie virtuelle

HUMOUR


Paul Itolog

The Invaders (les envahisseurs)


Sans doute avez-vous entendu parler de Vincent David et du combat qu'il prétend mener contre des envahisseurs venus d'une autre galaxie. Leur destination : la Terre. Leur but : en faire leur univers. Grâce à un contact dans les services secrets français qui gardent un oeil sur lui, nous avons pu obtenir une interview exclusive, dans l'hôtel de passe où il se terre, poursuivi, dit-il, par ces êtres qui ont pris forme humaine.

- Alors, David Vincent, comment...

- Tout d'abord, je ne suis pas David Vincent, je m'appelle Vincent David, c'est une confusion fréquente avec un architecte américain dont on a beaucoup parlé, et qui a d'ailleurs mystérieusement disparu des écrans, sans que le FBI ouvre la moindre enquête...

- Soit. Alors, Vincent, comment tout cela a-t-il commencé pour vous ?

(Vincent paraît se replonger dans ses souvenirs, les yeux mi-clos dans son fauteuil.)

- Eh bien, tout a commencé par une nuit sans lune, alors que je cherchais un raccourci que jamais je ne trouvai. Je m'étais endormi dans ma voiture, près d'une auberge abandonnée. Soudain, je fus réveillé par les puissantes lumières d'un véhicule manifestement extraterrestre.

- Les phares d'une soucoupe volante ?

- Si vous voulez. Mais ils avaient évidemment camouflé leur vaisseau, on eût dit un bus londonien. Je baissai doucement la vitre et soudain, je les entendis discuter en une langue étrange qui me glaça le sang : "We are lost. Obviously, we are not at Bruxelles... idiot !" Après ce qui me parut être une dispute, ils repartirent dans leur vaisseau qui décolla sous mes yeux.

- David... pardon, Vincent, c'était la nuit, vous étiez épuisé, endormi, n'est-il pas possible que vous ayez eu, comment dire...

- Des hallucinations ?

- Oui.

- Non. Je sais ce que j'ai vu, et j'ai entendu leur incompréhensible langage. Ils sont humanoïdes, vous savez, et leur langue ressemble à une langue humaine que l'on prononcerait avec des cailloux dans la bouche. Depuis cette nuit-là, j'essaie de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé. Vincent David, lui, les a vus.

(Vincent parfois parle de lui à la troisième personne, comme certaines personnalités ; est-ce pour autant un signe de déséquilibre mental ?)

- Oui, et ça vous a d'ailleurs valu de perdre votre travail, un divorce, d'avoir des amis qui vous tournent le dos, des railleries de vos pairs, une célébrité douteuse, tout cela en vaut-il la peine ?

- C'est notre monde qu'ils veulent conquérir, alors, oui, ce combat contre les envahisseurs mérite ces sacrifices, même si...

(Vincent David est de la race de ces héros qui souffrent en silence, je sens brusquement qu'il ne parlera plus de lui-même, seulement de son combat.)

- David… Vincent, après cette fameuse nuit, vous avez essayé d'alerter les autorités, je crois.

- A de nombreuses reprises (un soupir), en vain.

- Racontez-nous votre première tentative d'alerter la Commission européenne.

- Oui. Le seul mot que j'avais compris - Bruxelles - m'avait fait deviner que leur cible était Bruxelles. J'en ai déduit qu'ils visaient non pas un affrontement militaire, mais le contrôle des centres de décision, le pouvoir. J'ai obtenu un rendez-vous avec un haut fonctionnaire.

- Comment cela s'est-il passé ?

- Eh bien, le haut fonctionnaire qui m'a reçu m'a dit de but en blanc : "Hello, David, nice to see you ! You are famous, a real star in the States !"

- No comment.

- Comme vous dites. Oui, j'étais choqué, sonné.

- Et ensuite ?

- J'ai alors réalisé qu'il me faudrait des preuves. J'ai enquêté partout, dans les couloirs de Bruxelles, dans les commissions, au service de traduction, dans les états-majors, dans les gouvernements européens, dans les médias, partout !

- Et qu'avez-vous découvert ?

- Qu'ils étaient à l'oeuvre depuis longtemps, et qu'ils étaient partout, qu'ils avaient déjà envahi le monde entier ! Et qu'ils avaient infiltré les gouvernements à un très haut niveau.

- Des réunions secrètes, des complots, des agents infiltrés ?

- Pire que ça : ils n'ont presque plus besoin de se cacher ! Je les ai vus à l'Assemblée européenne mettre les gens dans des cabines de langue, et qu'ils leur font subir un lavage de cerveau. Après être passés dans ces laboratoires camouflés, les malheureuses victimes deviennent "fluent" malgré elles, comprenant et parlant l'anglais avec les envahisseurs !

- Mais David... pardon, Vincent, si de nombreux hauts responsables parlent anglais à visage découvert, comment le reste du monde ne s'est-il pas rendu compte de l'invasion ?

- Je me suis effectivement posé la question, j'ai demandé leur avis d'experts à quelques scientifiques amis.

- Et ?

- Le premier expert que j'ai consulté est un psychiatre assez connu. Je lui ai tout raconté, en détail. Mais j'ai senti qu'il ne me croyait pas, surtout lorsqu'il m'a demandé, depuis quand j'entendais ces voix dans cette langue bizarre...

- Qu'avez-vous fait ?

- Je me suis enfui lorsqu'il a décroché son téléphone pour me faire interner. Il était évident qu'il me pensait paranoïaque.

- Et ensuite ?

- J'en ai parlé à un neurobiologiste universitaire, il m'a dit qu'il allait faire des recherches documentaires sur le sujet. Lorsque j'ai feuilleté les revues auxquelles il était abonné (The New England Journal of Médecine, Nature, Science, TOUTES totalement en anglais), j'ai compris qu'il était lui aussi contaminé.

- Vous avez dû vous sentir découragé à ce moment-là, non ?

- Un peu. J'ai dû moi-même me plonger dans des recherches en neurobiologie, linguistique, neurochirurgie, psychiatrie... Je suis devenu malgré moi un expert de ces domaines. ( Nota : les experts consultés par notre journaliste contestent naturellement à Vincent David le titre d'expert en quoi que ce soit.) Et j'ai trouvé la solution à ce mystère : par le biais des médias, principalement le cinéma et la télévision, les envahisseurs ont programmé en nous des schèmes linguistiques qui sont de véritables sous-programmes automatiques dans notre cerveau.

- Pourriez-vous être plus clair, pour nos lecteurs ?

- Par exemple, l'anglais s'est terriblement répandu en France, sans qu'on s'en aperçoive : mettons que vous alliez voir un film - Gladiator, Stargate, Da Vinci Code - le titre est en anglais mais vous n'y avez prêté aucune attention, vous avez eu l'impression que c'était en français parce que votre cerveau est conditionné, le sous-programme a fait automatiquement le lien entre leur langue et la vôtre ! Il en est de même pour la lecture, lorsque vous tombez sur un des innombrables mots extraterrestres progressivement glissés dans la presse : best of, positive attitude, supporter, think-tank, etc.

- Pourtant Vincent, certains protestent.

- Très peu, très rares, mais il semble effectivement que quelques personnes soient immunisées contre ces programmes linguistiques extraterrestres, pour une raison que j'ignore, probablement au niveau génétique. Il n'est pas impossible que les envahisseurs établissent une liste des gens immunisés avant de les éliminer progressivement, ou de les stériliser.

- Là, Vincent, vous portez de graves accusations, avez-vous d'autres preuves ?

- Oui : regardez ce qui s'est passé à l'Eurovision. Autrefois chaque pays chantait dans sa langue maternelle, ou en un dialecte régional, aujourd'hui tous ou presque chantent en anglais. Que vous faut-il de plus ? Et les radios, les télés ? Elles sont envahies de chansons en anglais.

- Je n'avais pas réalisé.

- Parce que vous n'y faites plus attention, vous êtes conditionné vous aussi. Je pense même que c'est encore plus grave : il est possible qu'au-delà des mers, certains pays tout entiers soient déjà aux mains des envahisseurs et parlent anglais sans le savoir.

- Qu'avez-vous fait lorsque vous avez découvert l'ampleur de l'invasion ?

- J'ai écrit aux plus hautes autorités, mais sans résultat. Savez-vous que la France va lancer une télévision qui va émettre en anglais ?

- Non, je l'ignorais.

- Voilà, tout est là : leur invasion se fait dans la discrétion.

- David... Vincent, une invasion, c'est une guerre. Je crois savoir que vous avez aussi essayé d'alerter l'armée ?

- Oui. Grâce à un militaire français réfractaire à leur conditionnement mental, j'ai obtenu un rendez-vous avec un général de la future unité d'intervention militaire européenne.

- Et ?

- Dès l'entrée du camp, je me suis méfié : lorsque j'ai vu le panneau indiquer "Battle troops", j'ai compris que l'armée aussi était contaminée, au plus haut niveau.

- Et que vous a dit ce général ?

- "Hello, David, have a drink ?"

- Et qu'avez-vous répondu ?

- Yes. Double.

- Très drôle. Vincent, vous prétendez avoir été victime d'une tentative d'assassinat de la part des envahisseurs. dans quelles circonstances ?

- Alors que je me promenais dans Paris, je commandai un casse-croûte à un troquet que je connaissais : un pan-bagnat avec un pichet de rouge. On m'a servi un Mac-Do avec un coca-cola ! Mon bon vieux troquet avait été noyauté par les envahisseurs...

- Ont-ils fait d'autres tentatives ?

- Non. Mon combat est maintenant trop connu, il faudrait que ma mort paraisse accidentelle.

- Vincent, on dit que quelques résistants ont rejoint vos rangs ? Est-ce exact?

- Oui. Quelques personnes réfractaires à l'anglais résistent à l'envahisseur, inspirés par le glorieux exemple du général de Gaulle.

- Justement, n'y a-t-il pas des dissensions au sein même de la résistance, comme au siècle dernier ?

- Oui. Un village de Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur, il s'appelle francophonie, tandis qu'un autre mouvement utilise un code secret que les envahisseurs m'ont pas encore réussi à déchiffrer : l'espéranto. Il faut dire que les envahisseurs ne sont pas très forts en langues étrangères !

- Vincent, quelle est votre prochaine mission ?

- Protéger les générations futures, car les envahisseurs s'attaquent maintenant à nos enfants. Ils veulent imposer l'anglais à l'école primaire, voire à la maternelle. Alors, pour combattre leurs messages subliminaux, répétons ensemble : NON à l'anglais à la maternelle !

- Vincent David, un dernier mot : comment voyez-vous l'avenir ?

- Mon petit doigt me dit que le combat continue.