Russie Russie virtuelle

HUMOUR


Anonyme

Un roman digne d'être publié


Les années 70. Un jeune auteur débutant apporte son manuscrit à une maison d'édition. Le rédacteur, sans même y jeter un œil, dit :

– Jeune homme, vous voyez bien que j'ai plein d'œuvres de ce genre. Il ne m'est pas possible de les lire toutes, alors ouvrez votre roman à n'importe quelle page et lisez un extrait. Je vous dirai tout de suite si vous pouvez compter sur une publication.

L'auteur ouvre son livre et lit :


"Le comte demande :

– Et si on buvait du café ?

– Bof, pas envie, – répond la comtesse.

Et le comte a baisé la comtesse trois fois."


– Intéressant, – dit le rédacteur. – Mais votre langage n'est pas adapté à l'époque dans laquelle se situe votre récit. Vous ne portez pas non plus une attention suffisante aux détails. Corrigez tout cela et revenez dans une semaine.

Une semaine plus tard, l'auteur revient et présente le texte modifié :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre."


– Pas mal, pas mal, surtout pour un débutant, – dit le rédacteur. – Le thème de la noblesse décadente trouve son écho auprès du lectorat. Mais il est nécessaire de retravailler le texte, car le lien avec la classe ouvrière n'est pas mis en évidence. Revenez donc dans une semaine.

Une semaine plus tard, le jeune auteur lit au rédacteur son nouveau texte :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte."


Le rédacteur dit :

– Je peux vous dire tout de suite que votre texte a un autre défaut : il lui manque l'ambiance de la révolution imminente, d'un bouleversement très proche, et sans cela, le roman ne peut être publié.

Une semaine plus tard, l'auteur revient avec une autre version :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale."


– C'est mieux, – dit le rédacteur, – mais pas très optimiste. Il y a la noblesse, il y a la classe ouvrière, mais cette classe n'a pas la foi en l'avenir radieux.

Une semaine plus tard, l'auteur apporte une autre version de son roman :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain."


– C'est beaucoup mieux, – dit le rédacteur, approbateur. – Mais un roman digne d'être publié doit absolument contenir la description de notre magnifique nature russe.

La nouvelle version était ainsi :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain.

Derrière la fenêtre, les éléments se déchaînaient, la pluie tombait à verse depuis trois heures."


– Bien, – approuva le rédacteur. – Mais il manque une fleur de mystère, si chère à nos lecteurs…

Quelques jours plus tard, l'auteur apporte un autre texte :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain.

Derrière la fenêtre, les éléments se déchaînaient, la pluie tombait à verse depuis trois heures.

Une jambe poilue dépassait de la cheminée."


– Attendez, – dit le rédacteur. – Le mystère est désormais présent, mais vous n'avez absolument pas montré la condition insoutenable de la classe paysanne. De plus, le nombre de personnages est trop faible pour un roman. À corriger, donc.

Quelques jours plus tard, l'auteur revient avec une version corrigée :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain.

Derrière la fenêtre, les éléments se déchaînaient, la pluie tombait à verse depuis trois heures.

Une jambe poilue dépassait de la cheminée.

Dans la cour du manoir, sous l'accompagnement des cris, des rires et du bruit de la pluie, sept paysans s'accouplaient avec une jument crevée."


– Voilà, c'est bien mieux, mais les paysans aussi devraient apercevoir une issue, il ne faut pas arrêter la description de leur condition insoutenable sur une note aussi triste. Il leur faut un peu d'optimisme.

L'auteur apporte un autre texte :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain.

Derrière la fenêtre, les éléments se déchaînaient, la pluie tombait à verse depuis trois heures.

Une jambe poilue dépassait de la cheminée.

Dans la cour du manoir, sous l'accompagnement des cris, des rires et du bruit de la pluie, sept paysans s'accouplaient avec une jument crevée. Soudain, l'un d'eux cria :

– Eh les mecs, on y va, pas la peine de se fatiguer sous la pluie, la jument y est et elle y sera demain !"


– Très bien ! – sourit le rédacteur. – Votre roman prend de l'ampleur et de la complexité. Il y a le thème de la noblesse décadente, de la classe ouvrière avec ses visées révolutionnaires, la foi en l'avenir radieux est bien présente elle aussi. Notre nature est bien décrite, un élément de mystère est là, et la condition insoutenable du paysan russe est mise en évidence. Maintenant il faut montrer dans votre roman la putréfaction du capitalisme et la victoire inévitable du socialisme.

Une semaine plus tard, l'auteur vient avec une nouvelle version :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain.

Derrière la fenêtre, les éléments se déchaînaient, la pluie tombait à verse depuis trois heures.

Une jambe poilue dépassait de la cheminée.

Dans la cour du manoir, sous l'accompagnement des cris, des rires et du bruit de la pluie, sept paysans s'accouplaient avec une jument crevée. Soudain, l'un d'eux cria :

– Eh les mecs, on y va, pas la peine de se fatiguer sous la pluie, la jument y est et elle y restera demain !

Et pendant ce temps-là, les policiers de base s'amusaient dans le grenier de la maison voisine avec les femmes de mauvaise vie qui, sous un autre régime socio-politique, auraient pu être utiles pour la société. La nuit tombait, mais l'aurore inexorable du socialisme se levait au-dessus de la Russie."


– Excellent, – dit le rédacteur, – il ne reste qu'ajouter un trait final et démontrer le rôle déterminant et directeur du parti communiste. Vous comprenez que dans la situation politique actuelle c'est strictement nécessaire.

Deux jours plus tard, l'auteur apporte la version définitive du roman :


"Le comte entra dans les appartements de la comtesse en claquant sur le parquet ses manchettes amidonnées.

– Désirez-vous que l'on nous serve du café, très chère ? – demanda-t-il.

– Que nenni, – répondit la comtesse.

Et le comte la prit trois fois sur le rebord de la fenêtre.

Derrière le mur, des coups de marteau et un chant discordant se faisaient entendre : deux forgerons forgeaient un morceau de fer pour le portail du manoir du comte en chantant l'Internationale. Soudain, les coups cessèrent, et la voix du forgeron plus âgé se fit entendre :

– Vassili, laisse tomber le boulot! Qu'il aille se faire voir, ce bout de ferraille, on finira demain.

Derrière la fenêtre, les éléments se déchaînèrent, la pluie tombait à verse depuis trois heures.

Une jambe poilue dépassait de la cheminée.

Dans la cour du manoir, sous l'accompagnement des cris, des rires et du bruit de la pluie, sept paysans s'accouplaient avec une jument crevée. Soudain, l'un d'eux cria :

– Eh les mecs, on y va, pas la peine de se fatiguer sous la pluie, la jument y est et elle y restera demain !

Et pendant ce temps-là, les policiers de base s'amusaient dans le grenier de la maison voisine avec les femmes de mauvaise vie qui, sous un autre régime socio-politique, auraient pu être utiles pour la société. La nuit tombait, mais l'aurore inexorable du socialisme se levait au-dessus de la Russie. Car dans le sous-sol d'une humble maison d'en face, dans une ambiance strictement confidentielle, se tenait depuis deux jours le III congrès du POSDR (1), où Vladimir Illitch Lénine prononçait un discours."


– Bravo, – dit le rédacteur.– Votre roman est pratiquement prêt à être publié. Je voudrais cependant discuter avec vous du titre de votre œuvre. Le titre provisoire est "Hey, n…que ta mère !" C'est un titre pertinent, hardi, avec un sens profond. Mais, sans vouloir vous vexer, je propose de supprimer l'interjection "hey", ça fait un peu trop gitan. Êtes-vous d'accord ?

– Oui, je suis d'accord, – répondit l'auteur.

Le rédacteur acquiesça d'un signe de tête et écrivit avec son crayon rouge dans le coin supérieur gauche du manuscrit : "Envoyer à l'imprimerie !"


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1. Parti ouvrier social-démocrate de Russie