Russie Russie virtuelle

HUMOUR


Paul Itolog

Le partage et l'offrande sont des comportements asociaux !

Ou

La rééducation économique de petit Paul


Quelques dizaines d'années dans le futur, des parents d'élèves de retour du boulot trouvent l'écran de leur ordinateur barré d'un avertissement inquiétant, en gros caractères : « Votre ordinateur a été bloqué suite à une alerte d'infraction à la loi HADOPI 4. Veuillez prendre connaissance le plus vite possible d'un message vous concernant sur le site de l'école de votre fils ! »

Affolés, ils cliquent sur le lien indiqué et apprennent qu'ils sont convoqués dès le lendemain.

- Mais qu'est-ce que tu as fait à l'école ? - demandent-ils au petit Paul qui lisait tranquillement une bande dessinée dans sa chambre.

- Ben, chais pas, rien de spécial. Ah, oui ! La maîtresse était pas contente parce que j'ai prêté ma BD à Sophie.

- Mais enfin ! On t'a expliqué cent fois qu'il ne faut rien prêter ni donner !

- Ouais, ouais, je sais : si je suis pas sage, le FBI viendra me chercher.

- On ne plaisante pas avec ça, Paul ! - concluent-ils sans conviction.


Comprenant que l'affaire est sérieuse, ils s'y rendent le jour dit.


- Monsieur, le problème n'est pas seulement qu'il a prêté une bande dessinée à une de ses camarades, mais qu'il la lui a donnée ! Donnée ! Vous vous rendez compte de la gravité de son acte ?

- Euh.. Oui, évidemment. Cela dit, je crois qu'il a un faible pour cette camarade - n'est-ce pas une circonstance atténuante ?

- Non : il lui a manqué de respect car elle ne partage peut-être pas ce sentiment, et de plus elle se sentira tenue de lui faire à son tour un cadeau. C'est une attitude très contagieuse qui peut contaminer toute l'école ! J'ai dû le signaler à la direction, et Paul devra suivre un cours de rééducation civique.

- Je l'ai déjà sermonné, et je lui ai rappelé les grands principes de notre société équitable : « Le partage, c'est l'esclavage », « Le don, c'est pas bon », « Un prix pour chaque chose, chaque chose a un prix ».

- Certes, mais ce sont là des slogans populaires. Je pense qu'il n'en a pas vraiment compris la nature profonde, et ce cours de rééducation lui permettra de mieux en saisir l'essence.

- Oui, à notre époque, on manque tous d'essence.

- Pardon ?

- Non, non, je réfléchissais à voix haute.


Paul assiste donc à son premier cours de rééducation civique, en compagnie de ses parents, car le Tribunal des mineurs pour les délits économiques estime que si l'enfant a un comportement antisocial, il est fort probable que l'un ou l'autre de ses parents soit un passéiste. Tant qu'à rééduquer, autant faire toute la famille en même temps, question de rentabilité. Comme il s'agit de la première infraction de l'enfant, les grands-parents ont été épargnés - une clémence inhabituelle si on considère que ces personnes âgées, qui ont connu l'ancien temps, gardent au fond d'elles-mêmes la vieille idéologie de la générosité chevillée au peu de corps qu'il leur reste. Certaines ont même participé à des activités aujourd'hui criminelles comme les associations caritatives ou les ONG, c'est dire...


La rééducatrice était chaleureuse, quoique un peu pète-sec.

- Avant d'étudier les grands principes économiques qui font du bénévolat un délit, nous allons analyser un exemple historique : les bibliothèques municipales. Vous savez tous, sauf peut-être les enfants, qu'elles sont aujourd'hui profondément différentes de ce qu'elles étaient. Quelle est, selon vous, la principale différence ?

- Il n'y a plus de livres dedans ! - lança quelqu'un.

- Bien que votre ton laisse supposer une ironie politiquement suspecte, c'est tout à fait exact. Les poussiéreux rayonnages de livres au papier parfois moisi ont fait place à des salles conviviales appelées médiatrainings. C'est quand même plus fun avec un coffee-machine (à pièces) et un resto-bar sous licence MacDo, un espace relaxation où l'on peut lire couché (5 € la demi-heure, coach en option)... Avouez que c'est tip-top ! Bien évidemment, on ne peut plus « emprunter des livres » selon la malheureuse expression de jadis. Actually chaque visitor achète le droit de lecture. Le livre payé est alors chargé sur le support de votre choix : tablette, clé USB, liseuse, ou encore imprimé sur papier (moyennant une taxe écologique). Aujourd'hui que la plupart des gens l'achètent et le téléchargent depuis leur domicile, cette fonctionnalité oldfashion va probablement disparaître, - ajouta l'éducatrice.

- Mais pourra-ton encore appeler ça des bibliothèques municipales ?

- Non : les grandes sont devenues des musées où l'on conserve certains ouvrages qui ont une valeur historique. Mais la plupart sont devenues des salles de sport où l'on peut louer de la musique – car il est difficile de lire dans un jacuzzi ou sur un rameur, bien que certains rament en écoutant Les naufragés du Bounty ou Robinson Crusoe pour se motiver ! Mais revenons à l'essentiel : ces bibliothèques s'apparentaient à une licence globale, système inique où l'auteur était rémunéré selon le nombre de bibliothèques qui achetaient leur livre, et non selon le nombre de lecteurs et de lectures. Ainsi, un libre qui croupissait rapportait autant qu'un livre très demandé, que les gens attendaient en vain : ces délinquants étaient capables de patienter des mois plutôt que de l'acheter !

- Mais madame, ces gens payaient quand même un abonnement annuel ! Les bibliothèques municipales avaient été créées pour favoriser l'accès à la culture de ceux qui n'avaient pas les moyens ou habitaient des lieux isolés, des villages mal achalandés !

- Moui, peut-être, mais Internet permet l'accès pour tous ET l'équité : je vois que votre fils est ici parce qu'il a prêté une BD. Je vous pose la question : était-il normal qu'un enfant puisse emprunter une BD, puis que celle-ci soit lue par sa soeur, son frère aîné, voire tous ses copains ? Non !!! Maintenant, la BD dont vous achetez le droit de lecture est holocodée sur votre rétine, afin que vous seul, l'acheteur, puissiez la lire. Un achat = une lecture ! Et pour une somme modique, vous pouvez même la relire.

- Ouais, et si on ne la lit pas assez vite, elle s'auto-détruit !

- Naturellement ! Quand vous allez au cinéma, vous regardez bien le film en une seule fois, non, hormis les cinq coupures publicitaires ? Et quand il est fini, vous sortez bien de la salle, non ? C'est pareil pour les livres et la musique. Vous savez bien que les CD aussi s'autodétruisent après écoute, sauf si vous avez payé un supplément dans la minute qui suit.

- Ouais, une fois j'avais oublié mon code personnel de télépaiement à quinze chiffes, j'ai mis trois minutes à retrouver mon papier, eh ben pfiouuit !

- Normal, il faut faire vite, c'est bien spécifié sur la notice en anglais. L'important, c'est qu'après des années de lutte pour la justice, les majors ont enfin mis les livres, la musique et les films sur un pied d'égalité !

- Mmmmm... (murmures sceptiques dans la salle).

- Ce n'est que le premier cours, il est normal que certaines finesses vous échappent encore.

- M'dame ! C'est quoi la riposte graduée ?

- C'est une expression de 2011 qui veut dire...

- On cogne d'abord, on envoie en prison après ! - lança le même plaisantin.

- D'abord la rééducation, - expliqua-t-elle sans se laisser intimider, - puis une amende, et enfin la prison, mais seulement à la deuxième récidive ! C'est très pédagogique ! Bon, c'est tout pour aujourd'hui. Comme leçon à domicile, vous devrez étudier le fichier que je vous ai vendu : il raconte les débuts de la révolution libérale, lorsque les éditeurs français ont commencé à lutter contre les dérives des bibliothèques municipales :

« (…) les éditeurs français ont décidé de passer à l'offensive. La plupart viennent de proposer à leurs écrivains de signer une lettre explicite demandant aux bibliothécaires de cesser de prêter gratuitement leurs ouvrages. » (L'Express en ligne, en l'an 2000).


Ainsi qu'un autre document historique sur la « e-révolution », lorsque les États ont délégué les tribunaux du commerce aux multinationales et aux majors, plus efficaces avec moins de juges.

- Moins d'avocats aussi !

- Effectivement : un avocat par e-tribunal (liaison virtuelle avec les barreaux de Paris et New York), payé à l'heure par l'accusé, ce qui simplifie et accélère la justice. Quand l'accusé n'a plus de pièces à mettre dans l'horojustice, le juge lit ses conclusions (en anglais), en fonction du barême établi par les douze avocats des majors.

- Ouais : dix ans pour fraude... à moins que ce soit dix ans par chanson ? Pour un album complet, c'est deux-cents ans !

- Vous avez tort de vous moquer. Cet ancien président a posé les bases d'une profonde réforme de la justice, qui était surchargée de dossiers de téléchargements illégaux.

- La justice low-cost, « les majors en rêvaient, Sarkozy l'a fait ! »

- Vous êtes bien parti pour la voir de plus près...


La deuxième leçon fut plus théorique, traitant des aspects économiques du bénévolat et du partage comparativement à la théorie du « tout a un prix ».

Elle leur fit un cours sur les grands précurseurs de la civilisation : les lois Hadopi en France, PIPA (Protect Intellectual Property Act ) et SOPA (Stop Online Piracy Act) aux USA, ACTA fortement soutenue par les majors de la musique et du cinéma... Le soir, parents et enfants en discutent autour de la table :

- Dis p'pa, tu crois que c'était vrai, tout ce qu'elle a dit ? C'était un peu compliqué aujourd'hui, j'ai pas tout compris.

- Mmmoui, il y a du vrai, je crois, mais...

- Par exemple ?

- Les dégâts causés par la distribution gratuite de nourriture dans les pays pauvres, ça détruisait les cultures vivrières, la production locale. Il me semble effectivement l'avoir lu dans mon enfance.

- Et le passage sur les cadeaux ?

- Elle veut dire qu'un cadeau crée une obligation de réciprocité, même si on en a pas envie. D'ailleurs, à l'époque où les cadeaux étaient encore autorisés, les gens faisaient bien attention à en offrir un en retour d'une valeur à peu près identique. En plus, c'était un geste parfois gênant : si on n'aime pas le tableau ou l'objet et que la personne espère manifestement qu'on va le mettre en bonne place sur le mur principal ou posé bien en évidence, le cadeau crée une difficulté qui n'existait pas !

- Oui, mais p'pa, les cadeaux du « Père Noël », à qui on peut les rendre ?! - rigola le petit Paul.

- Hé hé, effectivement, à personne. Mais... - ajouta le père soudain attristé, - il y a un projet de loi pour que les « cadeaux » du père Noël soient comptabilisés, afin que les enfants puissent rembourser leur dette une fois grands.

- Quoi ?

- Oui, et les ultralibéraux du mouvement « familles équitables » tiennent déjà le compte de tout ce que leur coûtent leurs enfants - nourriture, éducation, loisirs, sorties exceptionnelles, - afin de leur présenter la facture lorsqu'ils gagneront leur vie...

- Mais c'est ?.. C'est... (le pauvre ne trouvait pas ses mots, comparant mentalement sa maigre tirelire virtuelle avec une montagne de dettes).

- Terrible, oui. C'est pourtant basé sur des traditions millénaires, comme celle de prendre soin de ses parents, de vénérer ses ancêtres ou, plus près de nous, l'obligation légale d'entraide entre conjoints et entre générations.

- Ouaaah ! L'économie, c'est vachement compliqué, - conclut Paul, probablement à juste titre.

Puis ils s'attaquèrent au devoir maison de la semaine : apprendre la biographie des principaux patrons des majors de la musique, fondateurs et rédacteurs de la e-Constitution internationale, durant la e-Révolution.


La troisième leçon s'annonçait plus agréable, et la prof de rééducation civique était franchement enthousiaste :

- Pour changer de la théorie, un peu assommante je le reconnais, nous allons faire une sortie éducative au musée du Louvre.

- Chouette ! Hourra ! - firent les enfants, tandis que les adultes demeuraient dans une méfiance instinctive, redoutant quelque mauvaise surprise.

- Naturellement, c'est l'État qui avance les frais, mais la somme sera ajoutée à vos impôts.

- Je savais bien qu'il y aurait une couille... - murmura le père de Paul à son voisin.

- Ce musée est un des plus modernes sur la question des droits d'auteur, c'est pour cela que nous y allons, - précisa la professeure, enthousiaste à l'idée de la masse de droits d'auteurs que représentait un aussi grand temple de l'art.

L'installation dans le bus rappela leur jeunesse à beaucoup d'adultes, mais fut quelque peu gâchée par la présence d'un chien policier.

- Inutile de lui donner à manger, - plaisanta la prof, - c'est un robot-chien affecté au transport des prisonniers...

- Mais... nous ne sommes pas des prisonniers ! - protestèrent plusieurs personnes.

- Moi je le sais, mais le chien non... Simple précaution imposée par le musée : ils n'aiment pas trop les visites guidées de délinquants culturels.

- D'un autre côté, en groupe, ils pourront mieux nous surveiller ! - lança le vieux, détendant l'atmosphère.

Après un long trajet à travers la ville, ils arrivèrent enfin et descendirent sous la pyramide de Pei.


- Certains d'entre vous connaissent peut-être déjà le principe appliqué ici : l'entrée est à un coût modique (pour favoriser l'accès à la culture), payant juste la taxe sur le support muséique (le plancher du musée), mais chacun paiera sa facture à la sortie, au prorata de sa consommation artistique, ce qui n'est que justice ! Pourquoi quelqu'un qui ne dispose que d'une heure devrait-il payer la même somme qu'un retraité passant sa journée à admirer toutes ces richesses artistiques ? Une caméra est fixée au-dessus de chaque oeuvre d'art et déterminera, d'après la convergence de vos yeux et de votre visage, combien de secondes ou de minutes vous aurez passé à regarder les tableaux et les statues. L'ordinateur du musée suit votre visite, fait le calcul avant d'établir une facture proportionnelle à votre consommation ! Génial, non ? Les copies qui décorent les toilettes ne sont pas facturées. À noter qu'on vous fait une faveur : le temps de lecture des commentaires historiques est gratuit, alors que le conservateur du musée a travaillé dur pour rédiger ces plaquettes.

- Ou il a fait travailler un assistant ! - glissa un mauvais esprit.


La visite commença, chacun étant un peu intimidé de pénétrer dans un temple de l'art devenu également la Mecque française des droits d'auteur, comme la guide le leur expliqua.

- Vous n'ignorez pas qu'il y a une SACEM de la musique, le grand précurseur de la défense des artistes.

- Je croyais que c'était Voltaire et Beaumarchais... - murmura le même râleur.

- Nous avons aussi créé la SACEM des antiquités. Les bénéfices du musée sont partagés entre le musée lui-même (droits patrimoniaux) et la SACEM peinture et sculpture (droits d'auteurs vivants et ayant-droits). Depuis le début du 21e siècle la législation sur les droits d'auteurs a beaucoup évolué. Actuellement, ils ne tombent plus jamais dans le domaine public : tant que l'on consomme, on paie ! La SACEM peinture et sculpture recherche les ayant-droits des antiquités.

- Elle en a retrouvé ?

- Non, pas pour l'instant. Il faut reconstituer la généalogie sur des siècles... C'est une lourde tâche.

- Et c'est bien payé, comme job ?

- Mmmgrr.

- La SACEM gèrera donc les droits de la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace jusqu'à ce qu'on en retrouve les ayant-droits ? - insista un vieux grincheux.

- Oui, c'est exactement ça. Défendre les auteurs est une grosse responsabilité.


La visite se poursuivit ainsi, entrecoupée de pauses bienvenues devant les distributeurs de boissons, de sandwichs et de glaces. Mais il faut bien reconnaître qu'à la trentième statue, quelle que soit sa qualité, l'intérêt et l'attention faiblissent. Idem pour les tableaux. Mais le Radeau de la méduse et la Joconde rallumèrent la flamme culturelle du petit groupe, le premier à cause de la discussion sur les ayant-droits des personnes représentées :

- En l'occurrence, Géricault a peint des naufragés imaginaires. Mais vous avez raison que les personnes réelles peintes au cours des siècles bénéficient toutes d'un droit à l'image, car la loi a exceptionnellement admis la rétroactivité. Là encore, notre moderne e-SACEM recherche leurs descendants. Quant à la Joconde, nous pensons que ni elle ni Léonard da Vinci n'ont de descendants authentifiés. Les sommes générées par la contemplation de leurs oeuvres, qui battent tous les records (parfois plus de dix minutes), vont aux frais de la gestion de la e-SACEM.

Enfin, repus de culture, saturés d'images et d'endoctrinement... pardon, de rééducation sur les droits d'auteur, ils arrivèrent au terme de leur visite. Ils se rassemblèrent devant leur bus, pour le bilan économique de la journée.

- Ce chef d'oeuvre d'économie artistique permet de faire d'étonnantes statistiques, vous allez voir ! - s'enthousiasma soudain la guide malgré la fatigue de la journée. - Regardez sur votre facture combien vous a coûté votre visite !

Chacun annonça un prix variant entre 200€ (boissons non comprises) pour un passionné et 15€. Mais deux résultats firent sensation : un vieux grincheux, qui ne s'était pourtant pas fait remarquer durant les leçons, sinon par des marmonnements inintelligibles, dont la facture de zéro euros stupéfia la professeure.

- Mais... mais... comment est-ce possible ? - demanda-t-elle au premier. - Je suis sûre de vous avoir vu admirer les oeuvres ! Et souvent même.

- Oui, je me suis régalé, vraiment magnifique ! Mais quand j'ai vu que mon compteur individuel restait à zéro, j'ai compris que mon léger strabisme très marqué perturbait la machine, et j'en ai profité. Surtout devant les statues féminines...

- Ah! - fit-elle, un peu déçue devant cette faiblesse du système. - J'en ferai part à l'e-SACEM et aux majors. Les statistiques montrent que, parmi vous, deux ados - que je ne nommerai pas - ont passé beaucoup de temps devant le tableau La naissance du monde et devant quelques autres femmes aussi plantureuses que dénudées. Comme vous êtes avec vos parents, je ne suis pas tenue de faire un rapport... Mais admirez l'efficacité économique et sociale du concept !

Elle se rappela soudain l'autre facture égale à zéro, cette incongruité économique.

- Et vous, comment diable avez-vous fait ? Auriez-vous triché, êtes-vous un hacker, un échangiste (glissement sémantique, l'échange gratuit de partenaires sexuels étant devenu illégal), un Anonymous ? - demanda-t-elle, avant de réaliser qu'avec ses 90 ans et sa canne, le présumé fraudeur n'avait guère l'air d'un dangereux bénévoliste (terroriste du bénévolat).

- Fastoche ! J'ai r'gardé qu'les pubs ou les nanas, jamais les tableaux ou les sculptures ! Pas une ! J'ai juste acheté le bouquin du musée pour en faire cad... pour le vendre à mon petit-fils.

- C'est.. c'est...

- Légal !

- J'allais dire anti-artistique. Légal, peut-être, mais asocial !

- Faites un rapport !

- Évidemment ! Je dois en faire un sur chaque participant au séminaire de rééducation civique.

C'est sur cet échange acerbe que se conclut leur visite du musée du Louvre, ultra-moderne et à la pointe de la technique.

Sur le chemin du retour, ils virent un vieil homme donner un os à un chien et un bol de restes à deux chats faméliques, manifestement des animaux errants.

- Madame ! - cria Herbert. - N'est-ce pas un délit, donner à manger aux animaux ?

- Effectivement. Bravo, Herbert ! Tu as bien saisi l'esprit de la loi : à l'exception des animaux des stars de Hollywood qui disposent parfois d'un compte en banque, ce sont les propriétaires qui doivent financer la nourriture de leurs animaux de compagnie.

- Ouais, comme quand on se tape une call-girl, - ajouta le grincheux, - on paie sa compagnie !

- On signale le vieux à la police, alors ? - insista Herbert.

- Non. Malheureusement, il y a encore une tolérance pour ces délits mineurs. Mais le Front du renouveau économique a mis cette mesure à son programme.

Chacun finit donc le voyage en songeant à un avenir qui pourrait être encore plus radieux que le présent.


Ils assistèrent à leur dernier cours, détendus à l'idée d'en avoir bientôt fini.

- Aujourd'hui s'achève votre programme de rééducation et, pour cette dernière séance, nous allons aborder un point fondamental de notre société : l'attitude à avoir lorsque vous êtes témoins d' activités de partage et de bénévolat. Que faites-vous ?

- Euh... Je... je les dénonce ?

- Bravo, Herbert ! Tu as bien progressé. Mais quand on dit « Dénoncez ! », il s'agit évidemment d'un slogan destiné à frapper les esprits. Il n'est pas question de donner l'information à la police : rappelez-vous que «Donner, c'est voler !» Non, la section Hadopi de la police vous achètera l'information selon la valeur estimée. Saluons au passage ce que l'on appelait au 20e siècle la presse à scandale, ou presse people, qui avait pressenti ce changement de civilisation et achetait toute info à sa valeur réelle sur le marché.

- Résumons ! - reprit-elle. - Vous avez surpris quelqu'un qui a donné à un mendiant, qui a prêté quelque chose ou qui a coupé la pelouse d'une voisine malade - bref, un délit, un crime d'argent. Mais dénoncer quelqu'un gratuitement vous rendrait suspect et déclencherait une enquête de moralité sur votre famille...

- Ouais, une fois suffit... - marmonna le vieux grincheux.

- Vous devez donc vendre cette info, et dans un délai assez court, sinon vous laisseriez penser que vous avez hésité à dénoncer les bénévolistes ou les partagistes. Marchander sera bien vu, car cela montrera votre adhésion au capitalisme post-moderne.

La professeure marqua une pause, avant de conclure la séance :

- Voilà, nous arrivons au bout de votre rééducation. N'oubliez pas de payer mes cours en sortant, sinon je pourrais croire que j'ai été un mauvais professeur !

La salle éclata de rire, avec plus ou moins de conviction, avant que la prof n'ajoute :

- Je blaguais. Naturellement mon cours n'est pas gratuit - regardez le poster accroché au mur « Votre rééducation a un prix ! », mais il m'a été payé par le gouvernement, qui vous en enverra la facture. Au revoir à tous, et n'oubliez pas : « Un prix pour chaque chose et... »

Toute l'assistance entonna la suite du slogan « ...chaque chose a un prix ! ». Ils se quittèrent sur une dernière leçon de vie, le poing dressé :« Le partage... », « ...c'est l'esclavage ! »


Documents historiques :
Sur les droits d'auteur au début du 21e siècle, article de Me Eolas