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HUMOUR


M.Zadornov

Remerciements


Cher camarade Secrétaire général !


Les habitants reconnaissants de la ville où vous avez récemment effectué une visite de travail vous adressent cette lettre. Bien que l'administration municipale n'ait été prévenue que trois jours avant votre arrivée, même en trois jours elle a fait pour notre ville beaucoup plus que pendant toutes les années du pouvoir soviétique.


Premièrement, ont été repeintes toutes les façades des maisons donnant sur les rues que vous étiez supposé emprunter. Mais après quelqu'un rappela que vous aimiez changer votre itinéraire à l'improviste ; alors notre administration fut obligée de repeindre également les autres maisons. Elle y mit tant de zèle que certaines fenêtres aussi furent repeintes.


Deuxièmement, en prévision de votre visite toutes les rues furent éclairées, goudronnées, dotées d'espaces verts… La nuit précédent votre arrivée, 356 passages souterrains furent creusés. Dans les magasins, les produits que nous supposions faire partie de la Liste rouge de l'UICN firent leur apparition, y compris les conserves que nous vîmes pour la dernière fois il y a douze ans environ, quand un navire frigorifique transportant ces conserves aux peuples affamés d'Afrique fit naufrage dans les eaux internationales pas loin de notre ville.


Troisièmement, la construction du pont fut enfin achevée. Il s'agit du pont déclaré comme construit pendant le quinquennat précédent et qui s'effondra au moment où l'orchestre entonnait une marche solennelle et la commission coupait le ruban rouge, emportant celle-ci loin du rivage.


Enfin, les responsables du komsomol nettoyèrent la route de l'aéroport avec leurs propres aspirateurs. Et les responsables syndicaux balayèrent la forêt environnante, peignirent les feuilles en vert gazon et lavèrent tous les monuments de la ville avec du shampooing yougoslave. Le monument de Mendeleïev fut si bien lavé qu'il s'avéra être le monument de Lomonossov.


De plus, craignant votre colère, plusieurs dirigeants rendirent leurs datchas personnelles à l'État. Dans certaines d'entre elles s'ouvrirent les crèches et les écoles maternelles qui manquaient depuis toujours à notre ville. La datcha du secrétaire général administratif du Comité de ville fut transformée en nouvel aéroport, et sa plate-bande de concombres fut bétonnée pour créer une nouvelle piste pour l’Iliouchine Il-86.


Nos autres dirigeants se secouèrent et changèrent en mieux. Comme il est de notoriété publique que vous appréciez avant tout chez un dirigeant son avis personnel, nos dirigeants passèrent trois jours en réunion du Comité de ville pour élaborer un avis personnel pour chacun, qui fut ensuite validé pendant la réunion du Comité régional.


Tout le monde sait également que vous vous y connaissez bien en élevage. Pour cette raison, un conseil scientifique fut réuni pour débattre de la question "Combien de trayons possède une vache". Il s'est trouvé qu'ils étaient quatre et non cinq, comme prévoyaient les plans quinquennaux depuis l'époque où le prolétariat fut envoyé à la campagne pour réaliser la collectivisation.


Évidemment, il y a eu quelques dérapages. Par exemple, la nuit avant votre visite, on organisa un exercice de protection civile. Mais, comme la sirène était en panne et que les masques à gaz ne marchaient qu’à l’expiration (il fallait les enlever à chaque inspiration), le responsable de la protection civile glapit de toutes ses forces à trois heures du matin : "Attention ! Explosion d'une bombe nucléique !!! À terre !!!". Tout le monde sortit en courant et se jeta à terre, se couvrant soigneusement le visage avec les mains (pour se protéger du rayonnement), fermant tous les boutons des vêtements (pour se protéger des radiations). Résultat : la moitié de la population était le lendemain en retard au travail, à force d'attendre la fin de l’alerte.


Un livre-cadeau sur notre ville fut imprimé en urgence. Il contenait quatre photos de nouvelles constructions, et plus précisément quatre vues du seul nouvel immeuble. Et tout au long de votre itinéraire on déplaçait le même kiosque à légumes.


Enfin, le bruit courait que vous aimiez visiter les musées et vérifier comment ils étaient entretenus. Immédiatement, sur l'ordre du responsable de la culture (qui obtint ce poste juste après avoir terminé son apprentissage à la briqueterie), l'ancienne maison vétuste où Anton Tchékhov avait habité fut démolie et, à la place, fut construite une nouvelle maison où il avait habité. Dans un petit parc devant le musée fut érigé un monument d'Anton Tchékhov, assis sur un banc et lisant avec approbation l’exposé que vous avez présenté pendant la dernière session plénière.


Mais nous ne gardons pas rancune à nos dirigeants pour ces dérapages. Nous comprenons que leur vie n'est pas facile en ce moment. Vous leur avez dit qu'ils devaient avoir une personnalité, mais sans leur donner d'instructions ni d'aide-mémoire. Vous avez dit qu'ils devaient changer, mais sans donner le délai. Et ils ne savent pas à quel moment déclarer qu'ils ont changé avant la date prévue… Qui plus est, vous dites tout le temps qu'il faut aller de l'avant, mais sans expliquer où se trouve l'avant. Eux-mêmes ne le savent pas. Comprenez-le. Dans notre ville, ça a toujours été ainsi. Ceux qui sont doués pour l'art travaillent dans l'art. Ceux qui sont doués pour la science travaillent dans la science. Ceux qui sont doués pour la production travaillent dans la production… Et les fainéants doués pour rien du tout travaillent au komsomol et au syndicat : ils dirigent ceux qui sont doués – jusqu'à ce qu'ils perdent leurs capacités grâce à de tels dirigeants.


En un mot, merci pour votre visite. Notre ville est devenue belle, verte, confortable! Les avions circulent dans les kolkhozes voisins. Et la liaison téléphonique avec d'autres villes a enfin été rétablie, qui avait été coupée par les Allemands pendant leur retraite.


Naturellement, après votre départ les produits alimentaires disparurent de nouveau de nos magasins. Mais pendant votre séjour nous en avons acheté pour les trois ans à venir. Et nous vous supplions : revenez chez nous dans trois ans ! La peinture sur les maisons s'écaillera, les monuments se saliront, de nouveaux enfants naîtront et auront besoin de nouvelles écoles. Bien sûr, nous comprenons que vous êtes très occupé. Vous avez plein de villes comme la nôtre. Ils font tous la queue. Alors si vous ne pouvez pas venir, dites au moins à nos autorités que vous arrivez. Et alors ils seront de nouveau obligés à faire quelque chose pour la ville.


Cher camarade Secrétaire général ! Si ce n'est pas trop demander, chargez quelqu'un de votre entourage de faire courir le bruit, avant votre arrivée, comme quoi vous aimez venir dans les maisons et vérifier s'il y a de l'eau chaude. On a très envie de nous laver !!!