Russie Russie virtuelle

HUMOUR


M.Zadornov

Instructions


Camarades touristes ! Vous allez en excursion touristique dans les pays de l'Europe de l'Ouest. Pendant ce voyage, vous devez vous comporter de façon cultivée et ne pas faire honte à notre pays.

... Et vous devez commencer à vous comporter de façon cultivée en commençant directement dans le train qui vous transportera. Il ne faut pas, comme dans les trains nationaux, répandre les ordures dans le couloir, fumer dans les compartiments, jeter les boîtes de conserve vides et du papier sale par les fenêtres, et se réjouir en voyant que tout ça rentre dans les fenêtres des wagons suivants. N'espérez pas qu'on vous prenne pour des étrangers. Souvenez-vous ! On peut facilement reconnaître notre homme dans n'importe quel train du monde d'après son survêtement bleu, le saucisson et la bouteille de vodka qu'il vide aussitôt après avoir enfilé le survêtement.

Maintenant à propos des hôtels. On vous avertit tout de suite : là-bas, les hôtels sont construits selon le dernier cri de la technologie. Néanmoins, il ne faut pas s'y déplacer avec une expression étonnée. Faites comme si nous aussi avions tout ça. Comme la pratique l'a démontré, les portes en verre à cellules photoélectriques suscitent l'intérêt particulier de nos touristes dans les hôtels en Occident. Et bien que je comprenne que ces portes agacent beaucoup notre homme, il ne faut quand même pas étudier la vitesse de leur fonctionnement et essayer de prouver que vous pourriez prendre votre élan plus vite qu'elles ne peuvent s'ouvrir.

Et aussi, comme la même pratique l'a démontré, quand nos citoyens entrent dans leur chambre à l'étranger, ils ne comprennent pas tout de suite à quoi sert chaque chose et quel bouton il faut presser dans quelle situation. D'abord questionnez bien la femme de chambre. Parce qu'il est arrivé qu'un touriste se déshabille d'abord, entre dans la baignoire, et ensuite se mette à appuyer tous les boutons pour mettre la douche en marche, le système anti-incendie y compris. Et il a été arrosé par la mousse sortant du plafond. Quoique le touriste lui-même fut très heureux - il a commencé immédiatement à se frotter avec une éponge ; et ensuite, il racontait partout pendant longtemps, quels prestations ils ont !!! L'eau savonneuse qui coule du plafond !

Maintenant l'essentiel. Camarades touristes, n'oubliez pas que vous partez en voyage pour visiter les chefs-d'ouvre de l'art mondial. Lisez, ne serait-ce qu'un peu, sur l'art des pays où vous allez, pour ne pas faire honte à notre pays avec vos questions, comme un ressortissant de Netchernozemié qui a demandé au guide du Louvre, combien de quintaux de blé d'automne on a récolté sur les Champs-Elysées.

Un soir, vous irez assister à un concert de musique d'orgue à Cologne. On vous avertit tout de suite ! Dormez bien avant le concert pour ne pas vous endormir pendant les fugues de Bach, en tapant toutes les cinq minutes avec votre tête la nuque de la personne assise devant vous.

Maintenant à propos du temps libre, destiné au repos. On vous rappelle que selon la circulaire de 1936, nos citoyens doivent se reposer à l'étranger strictement par cinq. Donc, si on vous invite, ne refusez pas. Mais dites aussitôt : "Il y aura encore quatre personnes avec moi. Mais elles ne mangerons pas, elles viennent juste pour écouter."

En visite, comportez-vous de façon bien élevée. A l'étranger, la coutume est de manger avec un couteau et une fourchette. Souvenez-vous. Avec un couteau et une fourchette ! Ceux qui n'arrivent pas à se le rappeler, notez-le par écrit ! Après le cognac, on mange un peu de citron, et on ne boit pas de bière. Le vin sec est servi pour accompagner les plats, et non pour être emporté.

Également... D'habitude, lorsque nos touristes sont invités, on entame avec eux des conversations provocatrices. Réfléchissez avant de parler. Parce qu'à l'un de nos camarades on a dit : "Chez nous, on a augmenté l'allocation chômage !" Et il a répondu : "Et chez nous, on a augmenté le salaire des ingénieurs !" (1)

Également, au sujet du repos... Nous comprenons que nos touristes à l'étranger se reposent essentiellement dans les magasins. Prenez en considération que chez eux, il n'y a pas de queue. Par conséquent, il ne faut pas venir au magasin vers six heures du matin en arborant d'avance une expression féroce et taper dans la porte en criant :"Ouvrez, il est presque neuf heures !"
Il ne faut pas demander à la vendeuse quelque chose du dessous du comptoir (2). Et lui chuchoter à l'oreille, quelque part à Paris : "Je viens de la part de Frantz Iossifovitch".

Et enfin, le dernier avertissement. Camarades hommes ! Ne songez pas à une romance avec des citoyennes étrangères. Même si elles vous avouent leur amour, n'y croyez pas. Souvenez-vous ! Tomber amoureuse de notre homme à l'étranger ne peut venir que d'une agente de la C.I.A. sur un ordre très spécial. Toutes les autres citoyennes savent qu'on peut obtenir de notre homme à l'étranger, dans le meilleur des cas, juste un assortiment des cartes postales "Les pissenlits de Netchernozemié".

Maintenant signez pour prouver que vous avez reçu les instructions nécessaires, pour que ce ne soit pas de notre faute quand, malgré tous nos avertissements, vous les hommes allez de toute façon vendre le caviar et les fers à repasser électriques (3) pour faire à votre fils sa provision de cravates pour toute la vie, celles qui ne porteront pas atteinte à sa dignité humaine.
Vous les femmes, après les repas vous allez ramasser les restes dans des sachets en plastique pour finir tout ça le matin dans votre hôtel, ne pas prendre de petit déjeuner et économiser ainsi encore un peu d'argent, et acheter un collant supplémentaire pour votre fille grandissante.

Et certains feront de telles économies en nourriture qu'ils commenceront à faire cuire dans leur propre casserole une soupe nationale du type "Au poisson mouliné..." qui coûte 17 kopecks, à trois heures du matin, sans avoir bien fermé la porte de leur chambre. Et il y aura un scandale international, parce que tout le monde pensera que les Russes ont fait exploser une bombe lacrymogène.

Bref, on vous souhaite un bon retour à la Patrie, avec des sacs pleins d'impressions, bien sûr !

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1. Un "salaire d'ingénieur" était un terme générique pour désigner les bas salaires. Les humoristes dans leurs sketches disaient "pauvre comme un ingénieur", sous-entendu ingénieurs, médecins, enseignants, etc... par opposition à la classe ouvrière (ouvriers, mineurs de fond) dont le salaire de base était triple en comparaison, avec en sus les avantages sociaux, analogues aux oeuvres sociales des comités d'entreprise occidentaux.

2. Dans les magasins, la pénurie était en vitrine, mais très souvent de bonnes marchandises étaient commercialisées en fraude, souvent cachées sous les gros comptoirs ; d'où l'attrait important du métier de vendeuse. (Ceci pour les magasins officiels. Il existait par ailleurs des magasins spéciaux réservés à certaines catégories de citoyens : politiciens influents, personnel des villes fermées - villes militaires et scientifiques, anciens combattants.)

3. À l'époque, beaucoup pensaient que les choses les plus faciles à revendre en voyage à l'étranger étaient le caviar et des fers à repasser.