Russie Russie virtuelle

HUMOUR


Paul Itolog

Franglais chez les ploucs


Être ou ne pas être franglais, telle est la question, me dis-je en contemplant nos poulets bilingues.

Certes, c'est une métaphore : notre élevage de poulets de ferme ne parle pas encore anglais. Quant à leur niveau en français, ils en sont toujours au "cocorico" à six plombes du mat', ou "côt-côt-codec" dans les bons jours.

Pourtant, la culture anglo-saxonne est parvenue jusque dans nos élevages semi-industriels de la France profonde, je m'en vais vous raconter comment.


Avant, dans la boîte, l'organisation du travail était, comment dire, désorganisée. La preuve : c'est moi qui faisais passer les tests d'embauche, principalement en me basant sur les signes du zodiac, parce que j'aime bien la plongée. Comme en ce temps-là le mot "déontologie" ne m'était pas familier, et que le harcèlement sexuel ne m'évoquait que les miaulements des chats qui m'empêchaient de dormir à la saison de leurs amours, je regardais surtout si j'avais des atomes accrochés avec la candidate. De toute façon, dans notre boulot saignant, il y a beaucoup trop d'hommes, et j'essayais à ma façon un peu rustre de rééquilibrer la parité hommes-femmes dans l'entreprise.

Mais un jour est arrivé dans la boîte une drôle de bestiole : un DRH. C’est le patron lui-même qui nous annonça la nouvelle :

- Demain, le DRH que j'ai engagé va arriver, tachez de lui faire bon accueil ! - nous prévint-il, sceptique sur nos qualités relationnelles.

Nourrir des milliers de charmants poussins pour les zigouiller vite fait juste après avoir joué avec eux, les avoir vus grandir, ça ne développe pas forcément en nous l'amour du prochain. Il se méfiait, signe qu’on devait accorder au nouveau une certaine considération.

- C'est quoi un DRH ? - se demanda chacun, à la pause café.

Il s'avéra plus difficile que prévu de se renseigner.

Vous comprendrez qu'attendre l'arrivée d'une chose inconnue, annoncée par le patron avec un sourire ambigu, avait de quoi nous faire flipper. J'en connais qui ont passé une nuit blanche, des gaillards qui vous zigouillent un porc en sifflotant. On a pensé à un inspecteur des fraudes, un vétérinaire du contrôle sanitaire, un agent de la Santé publique, des impôts, un vérificateur de grippe aviaire, une dératisation massive, à la huitième plaie d'Egypte, mais rien ne faisait l’unanimité. Au petit matin, nous étions exceptionnellement tous en avance au boulot, la peur au ventre et deux questions à l’esprit : c'était quoi un DRH ? Que venait-il faire ici ?

Après une attente angoissante, l’estomac noué, les boyaux serrés comme nos poulets dans les hangars, nous vîmes une voiture arriver. Immédiatement, nous remarquâmes une diablerie : elle avait le volant à droite ! L'engin s’arrêta, presque normalement. Un homme en descendit, mais par la droite... Un type jeune, deux bras deux jambes une tête, banal si ce n'était un air supérieur et conquérant.

- Daniel ! - m'écriai-je, car je venais de reconnaître Daniel, un copain d'enfance du village voisin qui avait disparu depuis quatre ans.

- Dan, appelle-moi Dan, ou Danny, - me répondit-il, surpris.

Il m'avait semblé qu'il me reconnaissait, mais ses quelques mots me firent douter. J'étais pourtant sûr que mon pote s'appelait Daniel. S'agissait-il d'une méprise, d'un sosie ? Ou est-ce que je perdais la boule ? Cette dernière hypothèse ne m'aurait pas surpris outre mesure, mais il me rassura aussitôt :

- Oui, oui, salut Serge, c'est bien moi : Daniel ! Mais à mon école supérieure, ils m'appelaient tous Danny, je m'y suis habitué.

- T'avais pas fini l'école ? Je croyais que t'avais même eu une mention ?

- Oui, mais j'ai fait du rabiot ! J'en ai repris pour quatre ans, ils m’ont appris à optimiser mon potentiel, c'était trop cool !

Là j'ai senti à quel point cette mystérieuse école l'avait changé : on ne comprenait plus tout à fait ce qu'il disait. C'était bien le Daniel, mais c'était aussi Dan, un inconnu.

- Super ta voiture ! - dis-je pour meubler.

- C'est pas une voiture, c'est un concept-car, - me reprit-il d'un ton qui me fit comprendre que malgré la ressemblance frappante de son véhicule avec une bagnole, c'était très différent.

Je le guidai vers le bureau du patron en papotant. Nous longeâmes une basse-cour annexe où quelques volatiles s'agitaient, probablement eux aussi effrayés par l'arrivée du concept-car.

- Ils sont bizarres, vos poulets, - me dit Daniel, - ils seraient pas un peu borderline ?

- Mais Daniel, c'est pas des poulets : c'est des canards !

J'expliquai à un Daniel gêné d'avoir montré qu'il n'avait gardé qu'un vague souvenir de la campagne, que mon pote Marcel élevait quelques animaux de ferme en plus pour le patron. C'était une nouvelle preuve que son école lui avait lavé le cerveau : après une enfance à la campagne, confondre des canards avec des poulets borderline ! Une race que je en connaissais d'ailleurs pas, probablement chétive.

On a vite appris que le nouveau était un cousin du patron, mais par contre nous ignorions toujours ce que voulait dire "DRH" sur sa porte, et personne n’osait le lui demander, ni à lui ni au patron.

Marcel, qui a l’esprit vif, trouva une manière de se renseigner assez finaude :

- Chef, comment faut-il vous appeler, chef ou DRH ?

- Monsieur le directeur, ça ira, - a répondu le nouveau.

On s’est dit : bravo Marcel, le D, c’est pour "directeur". Restait R et H.

Devant un bon café, on a conclu qu’il devait s’appeler Raoul H., mais après une minute de réflexion, pour montrer que je pesais mes mots, je leur ai dit que ça ne collait pas, puisqu’il s’appelait autrefois Daniel, et aujourd’hui Dan - ou Danny. Mon savoir me rapprochait un peu des chefs, et ça impressionna mes collègues. Ce n’est qu’une semaine plus tard, lorsque la boîte fit paraître une petite annonce "Cherche secrétaire pour service de ressources humaines", que Marcel eut la révélation : la boîte avait maintenant un nouveau service, les ressources humaines, avec le directeur qui allait avec.


Mais revenons au lundi de son arrivée. Il avait la pêche : à peine les présentations finies, qu'il annonçait du nouveau :

- Briefing à onze heures !

Le problème, c'est qu'on ne savait pas ce que c'était. Marcel, finaud, a fini par faire remonter ses souvenirs de service militaire en émettant l'hypothèse qu'il s'agissait d'une réunion. Il nous a tirés d'un mauvais pas. Rater la première réunion de notre chef nous aurait fait passer pour des prétentieux.

Onze heures, donc, tous présents dans l'unique salle de réunion de l'entreprise, pratiquement la seule sans poulets !

Le patron lui-même lui fit l'honneur d'un discours d’arrivée, dans lequel il apparut en gros qu'il l’avait recruté pour insuffler du dynamisme à la boîte, par l’intermédiaire d’un cabinet de chasseurs de têtes qui avait choisi Danny parmi des dizaines de brillants candidats, c’est dire la chance qu’on avait...

- Heureusement qu’ils n’ont pas envoyé que la tête ! - rigola Marcel, s’attirant un regard courroucé du patron.

Danny a ensuite pris la parole. On a compris a demi-mot qu’il nous trouvait sympas mais un peu ringards, et qu’il allait "booster" l’entreprise par des méthodes modernes.

- J’ai fait des maths modernes à l’école, - récidiva Marcel en chuchotant, - j’en ai un mauvais souvenir...

Le patron sortit et nous laissa seuls avec Danny pour la suite.

Celui-ci entra vite dans le vif du sujet. Il était là pour bosser : il nous annonça qu'il y aurait un briefing chaque lundi à neuf heures. Ce fut sa première décision chez nous. Ce mot lui plaisait tellement qu’à mon avis, il rêvait d’un briefing chaque matin mais ne voulait pas commencer trop fort... Il nous a quand même collé un debriefing le vendredi soir. Passé un bref moment de panique, on a compris que c'était aussi une réunion, mais à l’envers, pour voir dans le passé ce qu’on avait déjà fait. Ça chamboulait un peu nos usages, parce qu'habituellement, notre petite réunion du vendredi à la pause café traitait surtout de prospective, à savoir comment allions-nous occuper le week-end à venir : pêche, chasse ou champignons ? Le plus souvent d’ailleurs, on s’accordait pour le café du coin.

À la fin de la réunion, il nous a cloués d’une phrase incompréhensible :

- Je dois faire un check-up de la boîte, montrez-moi vos process !

Un grand silence se fit dans la salle. On s'est tous figés comme des statues dans la position où on était, certains avec un regard pensif, concentré, presque intelligent, d'autres l'œil fixe et ahuri. Faut savoir que nous autres, avec le caquètement incessant des poulets, on est pas habitués au silence. Alors vous imaginez, ce lourd silence pendant la réunion, ça nous a vite angoissés. Heureusement, avec les 20 000 poulets pas loin, leur bruit de fond qui parvenait jusque dans la salle de réunion nous apaisa un peu. Mais personne n'osait ni parler ni bouger un cil. Personnellement, j'avais bien mon idée pour le check-up, mais je ne voyais pas du tout ce que pouvaient bien être nos process, et pourtant je pensais tout connaître de la ferme. Il les avait peut-être amenés avec lui ? Non : il avait bien dit "vos process".

Il a dû lire dans nos yeux hagards et notre tétanie contre nature que le message n'était pas passé :

- Faites-moi visiter l'entreprise ! Montrez-moi vos farm chickens.

- Aaahh ! - soufflèrent cinq ou six voix dont les propriétaires venaient de reprendre leur respiration là où elle s'était arrêtée trente-cinq secondes plus tôt.

On lui a donc fait faire le tour du propriétaire, fiers de lui présenter nos installations :

- 20 000 poulets, 1 800 hectares de bâtiment, et on a le label, nous, nos poulets ont accès à un parcours en plein champ, c'est pas de l'élevage intensif de poulets de chair industriels qui tiennent pas sur leurs pattes et sont toujours malades ! Chez eux, ils viennent à maturité en 33 jours, quand ils meurent pas de mort subite avant... 22 poulets au mètre carré qu’ils ont ! Alors que chez nous, c’est 60 jours, avec parcours de santé tous les jours, obstacles à franchir et perchoirs ! On fait du hors sol, mais de qualité. Nos poulets ont les os solides !

Bref, on lui faisait l’article en lui montrant nos hangars, fiers comme des arbalètes, même si on est pas des flèches.

- Vous ne faites que du poulet de Bresse ?

Marcel crût y voir vu comme une critique, parce qu'on était à mille kilomètres de la Bresse :

- Et alors ? C'est de la délocalisation, de la mondialisation française, c'est tout, et c'est toujours du poulet de Bresse ! - se défendit-il.

- Non, je voulais dire : vous n'avez jamais songé à faire d'autres espèces, comme du Rhodes Island, du Sussex, de la Bleue de Hollande ou du New Hampshire, par exemple ?

- Non. On fait du poulet français, nous.

- Mmm.

On sentait dans ce "mmm" qu'il considérait les variétés anglaises comme de meilleure qualité, plus robustes ou plus aptes à l'export, mais qu'il ne voulait pas heurter nos sensibilités dès le premier jour.


Car ce n'était que le premier jour. On a vite compris que le vent du modernisme allait décoiffer la boîte. Danny avait été transformé par son école supérieure.

Il en était revenu tout imprégné de culture euroanglaise. Déjà, il parlait pas vraiment français, mais disons une sorte de franglais européen, si j’ai bien compris, et il avait des conceptions venues du nouveau monde (nous étant l’ancien).

Il est si différent que même le connaissant depuis l’enfance, j’en suis venu à douter qu’il soit réellement Français, tant il se vante que son père et sa mère soient anglophones.

Ceci dit, on doit lui reconnaître une certaine logique : si on va dans une école supérieure, c'est pour devenir supérieur.

Bien que l’on ait été amis, dès la deuxième semaine il m’a enlevé une de mes prérogatives : les entretiens d’embauche avec les rares candidates qui postulaient chez nous, activité qui pimentait ma vie et rendait plus doux le caquètement des poulets, lesquels, soit dit sans offenser la France, sont de moins bonne compagnie qu'un chien ou un chat. Si je ne craignais pas d'être malotru, je dirais que discuter avec des poules me faisait supporter les poulets.

- Tell me Serge, plus question de ne tester que des candidates, le fun c'est fini... Ce n’est pas, comment dire, politically correct. OK ? Great. You know, Serge, le choix du team, c’est justement le job du DRH. Finished le face to face !

- Fesse à fesse ? ! Non, quand même pas, en tout cas jamais au premier entretien, je sais me tenir.

- Face à face, triple buse ! Vous ne parlez donc pas anglais, par ici, comme le reste du monde ? - s’indigna-t-il.

- Avec les poulets, on a pas trop l’occasion.

Maigre consolation : je ne fus pas le seul perturbé par notre DRH...


On avait un comptable, diplômé en gestion d'entreprise ; eh bien il l'a viré au bout de trois semaines pour engager à sa place un diplômé en management (qui se trouve être son cousin).

- C'est plus porteur pour l'international, - s’est-il justifié devant le patron, que je trouvais un peu trop subjugué par son nouveau DRH, dont il admirait les restructurations avec les mêmes yeux bovins qu'il avait eus pour sa nouvelle bagnole.

Marcel et moi étions les plus futés de la boîte, ce qui n'était pas forcément un exploit. Et Danny, qui lançait un projet par semaine, songea soudain à nous envoyer à tour de rôle faire un stage dans la City de Londres (c'est la ville de Londres), ce qui ne m’emballait pas outre mesure, rapport à la mauvaise réputation de leur cuisine et de leur climat. Je tenais à mon cassoulet du dimanche.

- Enfin, Daniel, Danny, tu te rappelles pas que j'ai toujours eu zéro en anglais, rapport à mon accent incompatible avec la phonétique anglaise ? L'école a mon dossier, ils pourront me fournir une attestation, et le toubib peut me faire un certificat, rapport à ma dyslexie de l’enfance : paraît que l'anglais est très dangereux pour les dyslexiques, ça risquerait de me faire rechuter... - lançai-je d'une traite comme un cri de désespoir.

Fort heureusement, j'avais involontairement touché un point sensible : son école supérieure l'avait averti des conséquences d'un procès sur les finances d'une entreprise américaine, et une rechute de ma dyslexie à cause d'un stage in the City pourrait s’avérer désastreuse, vu que les sujets de conversation sont rares de par chez nous et qu'on en parlerait dans tous les cafés du coin. Peut-être même l’affaire ferait-elle la une du canard local, Le Poulet du jour.

- Mmm, on va plutôt t'orienter vers un séminaire de motivation.

Je fus soulagé, mais seulement momentanément, car j'avais remarqué que lorsque Danny voyait un de ses projets contrarié, il redoublait d'efforts dans ses innovations. Depuis son arrivée, nous vivions donc dans un état de stress proche de celui de nos poulets, ce qui était le monde à l'envers. Allions-nous devoir aussi nous gaver d'antibiotiques et de nourriture énergétique ? Un employé était déjà en arrêt de travail pour dépression. Coïncidence ?


Danny avait entre-temps fait connaissance avec Robert, le représentant de la boîte, de retour d'une de ses longues tournées.

- Vous connaissez tous Robert, - commença Danny au briefing, - désormais nous l'appellerons Bob, c'est mieux pour l'export (l'export, c'était l'obsession de Danny), et n'utilisez plus le mot représentant, ça fait ringard : Bob, c'est notre commercial, c'est un tueur !

Sur le moment, je n'ai pas compris pourquoi il disait que Bob était un tueur, vu que c'était nous qui nous occupions des poulets, et que Robert (Bob) avait horreur du sang. La réponse ne viendrait qu'un mois plus tard.

Les réunions - pardon : les briefings - étaient donc maintenant quasiment bilingues, franglais pour tous, pour qu'on soit prêts quand l'entreprise se positionnerait à l'international. J'aime autant vous dire que les briefings du lundi étaient devenus une véritable torture. Pourtant, au début on s’était appliqués pour faire plaisir au patron et à son protégé. Entre nous, ça allait à peu près, c'était surtout Danny qu'on avait du mal à comprendre :

- Qu’est-ce que vous avez comme hardware ? - demanda-t-il brusquement.

- Ici, y en a pas, mais j’ai du hard à la maison, - répondit Éric en se grattant la tête, signe de sa bonne volonté à dépanner Danny d’une cassette ou deux.

- Non, - s’empourpra Danny, rouge de confusion. - Où est votre hardware-software center ? - rajouta-t-il.

Nous supposâmes avec sagacité qu’il avait voulu préciser sa pensée, néanmoins celle-ci ne nous apparut pas dans toute sa clarté.

- Montrez-moi votre salle d'informatique !

- Aaahh ! - lancèrent quatre têtes soulagées, dont la mienne, ravies de comprendre ce que voulait notre nouveau chef.

Nous nous levâmes tous ensemble, nous battant presque pour l’honneur de guider notre DRH vers son Saint-Graal, le grand placard où nous rangions le matériel inutilisé. Notre enthousiasme était aussi grand que le fut sa déception, quand il fit face au cagibi où gisait ce qui pouvait rappeler un ordinateur, empilé entre un tabouret et un aspirateur.

- C'est le vieux PC du fils du patron, - précisai-je, histoire de meubler le lourd silence et de chasser l’expression de zombi marabouté qui lui paralysait le visage depuis une bonne minute.

- Personne sait s'en servir, - ajoutai-je bien inutilement, car il devait s’en douter.

- Faudra updater les drivers... - marmonna-t-il en sortant de sa transe.

Une fois tous revenus dans la salle de briefing, Danny s’était repris et avait recouvré son self-control. Il s’adressa à moi parce que les copains m'avaient désigné comme responsable informatique de la ferme.

- Faudra aussi des firewall, parce qu’on va faire du prospect à l'export.

- On a un vieil extincteur à côté de la machine à café, - que je lui rétorque sans me démonter, parce que si le sens de sa première remarque m’avait échappé, j'avais quand même compris le coup du mur en feu.

C'est comme ça que, petit à petit, notre cadre de travail s'est modernisé. Par moments, ça finissait presque par nous plaire, comme une brise qui apporte la fraîcheur du large. C'était un peu du grand business qui soufflait sur notre cambrousse. On se sentait tout fiers.

Par exemple, le panneau des petites annonces, qui nous servait surtout à punaiser des annonces locales, comme "Donne chatons adorables, demander à Mireille", était devenu la (ou le ?) newsletter de la boîte, sur lequel on punaisait nos mails. La cantine s’était transformée en self, mais heureusement c'était toujours aussi bon, alors on avait aussi adopté ce changement minime sans rechigner.

Danny tenait beaucoup à ce que les employés soient dynamiques, aussi tout le monde dut faire du sport, même ceux qui avait un travail physique et qui n'ont pas trop aimé ces nouveautés : avant, on venait au boulot en vélo pour être en forme, maintenant on joggait pour performer, ce qui n'était pas pratique parce que certains devaient courir tout en poussant leur vélo. Finalement, ceux-là ont été dispensés de jogging, preuve qu'il restait quand même un peu de bon sens à la française, à ce jeunot de Danny (mon cadet d’un an).

- Le challenge, - expliqua-t-il, - c'est d'avoir une boîte avec des employés au top du top, en forme et happy.

Pour le top du top, y avait du boulot ... de toute façon il n’y avait qu'un seul étage.

À la pause, pareil, tout a changé : je bouquinais des polars pépères, je me mis à lire des best-sellers, surtout des thrillers sur des serial killers, en dégustant des cookies.

Il tenait aussi beaucoup à respecter la réglementation, ce qui n'était pas forcément notre priorité naturelle. Il a tenu à indiquer partout "non fumeur", et ce précisément dans les endroits où on clopait ! C'était pas très malin, il aurait pu les mettre ailleurs, en plein champ par exemple, où ça aurait peut-être marché comme épouvantail à moineaux, un problème autrement plus important à nos yeux. Donc, il nous parla d'afficher "No smoking" dans chaque hangar - tous rebaptisés "box" par la même occasion.

- Nos poulets savent pas lire l'anglais ! - que je lui lançai.

Évidemment, je plaisantais. Soit il ignorait qu'on pouvait blaguer à la campagne, soit il nous prenait vraiment pour des buses, parce qu'il s'est alors lancé dans une véritable dissertation sur la mondialisation et la barrière des langues en Europe, avec force exemples très imagés :

- Si un jour vous avez un plombier polonais, ou un ouvrier agricole roumain qui vient bosser ici, pas besoin de traduire : avec un panneau en anglais : il comprend de suite !

Il était si enthousiaste que je n'ai pas eu le cœur de lui faire remarquer qu'un hiéroglyphe représentant une cigarette barrée aurait suffi, faut pas décourager les jeunes.

Ouais, je sais ce que vous pensez, tout ça ce sont des bricoles. Mais je plante le décor, je vous raconte le changement de l'ambiance générale, car vous vous en doutez, il n'allait pas s'arrêter là, il y a eu de gros coups.


Un de ces évènements qui ont fait chatter - "jaser" disons-nous maintenant qu’il nous a quittés - ça a été quand on a créé un think tank. Un jour, de but en blanc, il nous a lâché une de ces phrases absconses dont il avait le secret :

- Où est-ce que vous réfléchissez aux concepts ?

Comme d'habitude, on a pas compris ce qu’il voulait dire, mais quand il a traduit « aux nouveaux produits », on a unanimement répondu :

- À la cafét’, ou des fois devant un bon café.

Devant son regard un peu méprisant, on s’est sentis petits.

- On va créer un think tank ! - a-t-il lancé, enthousiaste.

- ???

- Un comité de réflexion.

- Ah.

Il nous a demandé qui étaient les plus créatifs dans la boîte, les plus imaginatifs. Il commençait à prendre l’habitude de traduire le premier mot qui lui venait à l’esprit par un autre plus à notre portée. Parce qu’il a vraiment une drôle de façon de parler : je pense que dans son école de DRH, beaucoup de professeurs devaient venir d’Angleterre ou des Amériques, alors forcément ils ne maîtrisaient pas bien le même français que nous.

Marcel a été nommé membre du think tank grâce à son imagination et à son esprit vif, et moi parce que j’étais copain avec Marcel. J'étais pas trop emballé par cette histoire de comité, parce que je craignais que ça ne créé des jalousies. On savait déjà qui étaient les plus malins, mais les voir siéger dans un comité, avec la prime qui va avec, ça pouvait mettre une sale ambiance, de quoi couler une boîte comme la nôtre, en pleine expansion (6 hangars pleins de poulets, et de bonnes touches à l’export). Mais le DRH appelle ça de la motivation, de la stimulation, de l'émulation.

Quelques semaines après, notre jeune DRH était content de nous et de lui-même.

- Maintenant, je commence à sentir de bonnes vibrations dans la boîte, de l’énergie positive.

Comme il n’avait pas traduit sa phrase, on s’est demandés s’il parlait du radiateur. C’est vrai que depuis qu’on avait changé l’ancien, c’était beaucoup plus énergisant l’hiver. Même Marcel, membre titulaire du think tank, n’a pas trop su nous expliquer le truc des vibrations à énergie positive : il s’est rattrappé en dissertant sur l’esprit d’entreprise qui soufflait sur la boîte.

Ça y est, on s’est dit, voilà que Marcel y cause comme le DRH ! Parole, c’est peut-être contagieux ? Une énergie qui souffle, moi je connaissais que le vent, mais j’ai fermé mon clapet parce que j’avais deviné que c’était pas ça.

Cette émulation, cette motivation des troupes, cette saine concurrence (moi aussi je travaille mon vocabulaire), a tourné à la franche jalousie quand la nouvelle secrétaire du service des ressources humaines est arrivée. Une lointaine cousine à lui, qu’il nous l'a présentée. Elle était très, très stimulante, et l’esprit d’entreprise a soufflé fort ce jour-là. On ne parlait que d’elle devant la cafetière électrique, pardon : dans la salle de conférence. Y avait soudain pas mal de monde qu’aurait bien voulu travailler au service des ressources humaines, mais malheureusement, il n’y avait que deux postes : le DRH et Sophie, sa secrétaire (pardon, assistante).

Sa folie d'embauche ne semblait pas connaître de fin, car à la réunion suivante - pardon, au briefing suivant (je ne m'y ferai jamais), il parla de recruter un nouveau commercial, à la surprise générale.

- Mais, - osais-je, - Robert (pardon, Bob) fait du bon boulot, est-ce qu'on a vraiment besoin de ?..

- Bob est bien, et il n'est pas question de le licencier, - se hâta-t-il de préciser, - mais ce n'est pas un tueur.

Apparemment, il s'en était aperçu. Mais on ne comprenait toujours pas le problème.

- Maintenant que j'ai remis la boîte sur les rails, elle va décoller à l'international (personnellement, je n’ai jamais vu un train décoller, mais je gardai bouche cousue, comme chaque fois que je flairais un gros coup), il nous faudra un commercial capable d'affronter le monde, un tueur, un vrai killer !

- 9h 30, - répondit machinalement Éric, qui sommeillait.

- Killer, ça veut dire tueur ! - s'énerva Danny, qui eût certainement préféré avoir des collaborateurs fluent english au lieu de la bande de paysans qu'on était.

- Ici, boss, on est tous des tueurs, - intervint Marcel, - pas plus tard que ce week-end j'ai tué le cochon !

- Mais vous parlez anglais comme une vache espagnole ! - rugit Danny, out of control pour la première fois depuis son arrivée. - Il nous faut un tueur anglais !!!

Malheureusement pour lui, le patron fut moins enthousiaste à l'idée d'un troisième recrutement en deux mois, et reporta l'embauche de ce killer anglais à une forte croissance de l'export.

- Vous faites un super job, Danny, mais on va attendre un peu, OK ?

D’ailleurs cette histoire de tueur était très exagérée, on sous-traite l’abattage des poulets à un abattoir moderne : dix mille poulets à l’heure de zigouillés, ça c’est des tueurs !


Mais Danny était toujours stimulé par l'adversité : pour lui, un échec ou un revers de fortune était seulement un nouveau challenge. Il ne manquait pas d'imagination, faut le reconnaître. Il nous trouvait un challenge par semaine, un par briefing, à tel point que c’était devenu une blague entre nous : on pariait sur le nouveau challenge qu’il allait nous trouver. Celui dont l’idée se rapprochait le plus du challenge de Danny gagnait le pari.

Au briefing suivant, comme nous avions appris le refus du patron, chacun se demandait donc ce qu'il allait nous sortir. Il ne nous a pas déçus :

- Nous allons faire du coaching !

- Mais... on a toujours fait du poulet de Bresse ! - a objecté Éric.

Moi, j’avais pris un air attentif. Les réunions avec lui étaient devenues au fil des semaines plutôt décontractées, non pas qu’on le comprenait mieux qu’avant, mais on avait la certitude de ne pas piger immédiatement, et les certitudes, ça tranquilise l’esprit. On laissait donc passer sa première phrase alambiquée, qui avec un air béat, qui avec un air attentif (plus payant stratégiquement), et on le laissait venir, cool.

- Ce n’est pas une variété de poularde ! - le réprimanda notre DRH, qui lui aussi paraissait maintenant attendre l’inévitable connerie que l’un de nous allait sortir en commentaire à ses innovations, un peu comme s'il avait adopté la même stratégie que nous, mais à l'envers. - Y-a-t-il un responsable officiel pour chaque box de poulets ?

- Ben, non, pas vraiment, chacun a son boulot, et on va tous dans les six hangar-box, - me lançai-je (l’attentisme, point trop n’en faut si on veut pas passer pour le dernier des idiots).

- C’est ce que je pensais, - dit-il, comme s’il se doutait que la situation serait aussi catastrophique. - Je vais nommer - avec l’accord du boss - un coach pour chaque box, ça en fera six, et ils seront responsables du training et de la forme de leurs chickens.

- Mais, chef, - intervint Marcel, - on ne les prépare pas pour la course, c’est pas des coqs de combat !

Là, il avait gaffé : à tort ou à raison, le DRH avait senti comme de l’ironie dans les propos de Marcel.

- Nous faisons des poulets fermiers avec label, vous me l’avez assez répété ! Eh bien, nos label, faut qu’ils courent en plein air, et un coach pour chaque écurie, ça fera de l’émulation inter services, une sorte de training autogène en interne ! - s’emporta-t-il devant tant d’incompréhension.

Là, il nous avait sidérés. Personne n’avait compris la fin mais, pour l’essentiel, on allait faire courir un peu plus nos poulets, et il y aurait un entraîneur par équipe pour se faire engueuler. Autant dire que les candidats à ces nouveaux postes ne se bousculaient pas. Deux jours plus tard, il a dû pondre ce qu’il persistait à appeler un e-mail, une circulaire tapée par Sophie sur l’antique machine à écrire et punaisée au mur d’en face rebaptisé "newsletter", précisant que ces jobs seraient gratifiés d’une prime non négligeable.

Ceci dit, il y avait de bons moments ; quand il était content de nous, en bon DRH, il savait nous passer la pommade :

- C’est bien, vous commencez à avoir la positive attitude ! - nous lançait-il gaiement dans ses bons jours.

Alors on bombait le torse, on redressait le dos pour avoir une attitude encore plus positive. On marchait un peu comme nos coqs, bien cambrés, la tête haute avec un port d’hidalgo corseté, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il s’agissait d’une métaphore traitant de notre mental. On a marché de nouveau normalement, écrasés par la chaleur et l’ennui, comme tout le monde.

Le travail n’est pas tout dans la vie, aussi Danny, se souvenant de notre amitié, me questionna sur les loisirs, comment s’amuser le samedi.

- Me dis pas qu’il y a encore des bals de village ? - commença-t-il de façon agaçante, un peu moqueur.

- Seulement l’été, et je peux te dire qu’il y a de belles touristes anglaises...

- Ah ouais ? - fit-il, soudain intéressé par nos vieux bals.

- Mais l’hiver, on va en boîte ! En night-club, si tu préfères.

- Y a des afters ?

- Des quoi ?

- Des afters : des teufs après les teufs, - expliqua-t-il.

- Je te comprends mieux quand tu causes banlieue que franglais, - avouai-je. - Non, pour ça, il faut aller jusqu’en ville. After la boite de nuit, si t’as levé une meuf, tu vas dans les foins avec elle ; sinon, tu rentres.


L'autre gros coup dont je me souviens, avec le think tank et le coaching, c'est l'intelligence économique. Ça a été le début de la fin de sa brillante carrière de DRH parmi nous.

- On va faire un pôle d'intelligence économique. Un service.

On s'est tous regardés, et on a mutuellement vu dans nos yeux la même interrogation : le terme "intelligence" n'était-il pas un peu ambitieux pour notre élevage de poulets ? C'est pas qu'on se juge stupides, mais on savait bien qu'on inventerait pas ici le poulet transgénique. Chacun ses limites, et les champs seront bien délimités. En bon psychologue, il devina le malaise :

- L'intelligence économique, c'est de l'espionnage industriel, mais dans la limite de la légalité.

C'est quand même fou ce qu'ils inventent ces anglo-américains : si tu fais de l'espionnage, tu vas en taule, mais si tu fais la même chose en anglais, c'est légal ! Là, il nous épatait, faut reconnaître.

- Mettons que les poulets du voisin, celui qui fait du bio, soient meilleurs...

- Alors là, c'est vite dit ! - s'insurgea Marcel, tandis que les autres redressaient le torse, prêts à le soutenir contre ces insinuations sur la qualité de nos poulets. - Ce voisin, depuis qu'il fait du poulet bio, il se prend pour le sauveur de l'humanité. On fait quand même pas du poulet en batterie, nous, on les fait courir chaque jour, on a le label qualité !

- J'ai dit "imaginons", - trancha le DRH. - Eh bien, l'intelligence économique, c'est de se renseigner (par tous les moyens légaux, j'insiste) pour découvrir son secret !

Ça nous a bien plu cette histoire, ce fut même la plus réussie de nos réunions d'entreprise... euh, briefings. On est tous sortis du brainstorming avec la positive attitude, complètement boostés, et même carrément prêts à faire flamber des pneus devant la ferme du voisin qui nous les brisait avec son bio, ou à passer tout son cheptel à la broche ! Y avait du génocide de poulet bio dans l'air et, pour la première fois, notre DRH a dû calmer ses troupes au lieu de les motiver : il avait trop bien fait son boulot. Il nous a répété que c'était juste un exemple qu'il avait pris pour expliquer l'intelligence économique. On lui a promis de se tenir à carreau. On s'est contentés de démolir la boîte aux lettres du voisin avec le tracteur en passant accidentellement devant chez lui. Nous, quand on est trop boostés, faut qu'on se défoule, c'est pas un petit jogging qui va nous calmer, faut que ça saigne (dans l'élevage, on peut pas être aussi délicats que les gens de la ville), et c'était vraiment le moins qu'on puisse faire, tellement il avait motivé ses troupes. C'est de sa faute : après tout, il commençait à bien nous avoir en main et il nous avait convaincus.


Ça été pour lui le début des emmerdes : convoqué à la gendarmerie, puis chez le directeur ! Je ne sais pas comment on dit "remonter les bretelles" en franglais, mais le lendemain, il aurait bien eu besoin d'un séminaire de remotivation, notre DRH.

Ce qui lui a été fatal, après le mois de calme relatif qui a suivi ce petit problème, c'est le deuxième incident lié à l'intelligence économique.

Marcel et moi, on a voulu faire du zèle pour remonter le moral du DRH, et on s'est mis à espionner la ferme bio, couchés dans l'herbe avec des jumelles militaires à vision de nuit achetées en solde et en fraude sur Internet : le top du top ! C'est pas parce qu'on est de la cambrousse qu'on se tient pas au courant. Question secrets industriels, ça donnait pas grand chose, mais, par contre, Marcel commençait à bien connaître l'anatomie de Mathilde, l'épouse du fermier bio, une belle plante qui venait d'un village voisin, et qu'on connaissait depuis l'enfance. Je me demande même si la vocation de Marcel pour l'intelligence économique n'avait pas eu des arrière-pensées personnelles... Faut jamais mélanger travail et plaisir, c'est pourtant bien connu. Bref, notre période d'intelligence économique a fini le soir où le chien de Mathilde a planté ses crocs dans les fesses de Marcel, et que son mari nous a tiré dessus au fusil de chasse, quand il a vu notre tenue de commando et nos lunettes de vision nocturne qui nous faisaient une tête à la Robocop. On a beau être de la cambrousse, on a la télé. Heureusement, pour ne pas blesser le chien, le mari de Mathilde avait tiré en l'air.

- Ne tirez pas ! C'est moi : Marcel ! Mathilde ! Mathilde, tu me reconnais pas ? - qu'il gueulait le Marcel, avec le berger allemand accroché au cul.

Les autres auraient bien voulu être là... je ne peux pas vous dire combien de fois on a dû raconter l'histoire, avec tous les détails, notamment sur les chemises de nuit transparentes de Mathilde.

Quand Marcel et moi avons raconté aux gendarmes que notre DRH organisait de l'espionnage industriel (avec l'émotion de se retrouver en garde à vue, on avait oublié notre franglais), ils sont allés le cueillir le lendemain matin.

- Mais... mais... l'intelligence économique, c'est pas ça ! Ce sont des cons ! Toutes les entreprises font de l’intelligence... - gémissait-il en larmoyant (Hervé, mon cousin gendarme, me l'a raconté). - My God, qu'est-ce que j'ai fait au bon God pour bosser avec ces abrutis ?

En l'entendant parler de gode, les gendarmes - qui savent quand même ce que c'est, même par chez nous - ont suspecté un trafic pornographique ; ni une ni deux, ils ont saisi son ordinateur ! Mais ils ont fait chou blanc, juste des photos de notre secrétaire que notre curé ne recommanderait pas, et des accessoires - bref, de quoi attacher une femme mais pas de quoi fouetter un chat, juste la preuve que dans notre bled aussi on sait s'amuser et qu'on connaît la mode parisienne (rapport à un piercing qu'on ne lui connaissait pas et qui a pas mal fait jaser...) Mais finalement rien d'illégal. Ils en ont eu marre de nos histoires de ploucs, ils nous ont foutu dehors après nous avoir passé un savon. Mathilde a retiré sa plainte, rapport à ce que elle, Marcel, moi et quelques autres, on est des amis d'enfance, alors le Marcel et moi avons échappé à des poursuites pour violation de la vie privée.

Mais il ne faut plus nous parler d'intelligence économique ! Maintenant, même le mot "intelligence" Marcel le trouve suspect, c'est vous dire si son bref passage à la tête de notre service d'espionnage l'a marqué.

Le DRH, lui, lointain cousin de la femme du boss ou pas, il a passé un sale quart d'heure chez le patron. La gueulante qu'il a pris a traversé les murs jusqu'à énerver les poulets des six hangars, ça gueulait de partout, de la folie !

Ça a été son dernier jour chez nous. Il est parti sans stock-options, sans golden-parachute : c'était la démission ou le licenciement pour faute grave. Encore un qui n'aimera pas la campagne... On est pourtant de braves gars, mais faut savoir nous prendre, et il avait pas la manière. Je ne sais pas si ça venait de son franglais ou de ses façons.

Mais je ne me fais pas de souci pour lui : il s'est recasé dans une boîte de la région qui fait du cassoulet en gros. Il essaye de les convaincre de vendre du cassoulet à Hong-Kong, mais c'est pas gagné. En tout cas, il ne se vante pas de son bref passage chez nous : j'ai ouï dire par une cousine qu'il le mentionne dans son CV comme simple stage de fin d'études !


Depuis son départ, nous n'avons plus de DRH : il y a un nouveau chef du personnel, et devinez... c'est moi ! Les briefings et debriefings sont redevenus de bonnes vieilles réunions. Fini les killers, les think-tanks et autres brainstromings : on se repose enfin les neurones. Plus de coaching, de footing, de meeting, de training. Avec tous ces -ing, y avait de quoi devenir ding !

Quant à la séduisante assistante - cousine de Danny, elle a préféré rester chez nous, même redevenue secrétaire. Elle trouve que mon relationnel s’est vachement amélioré... Elle m'a confié qu'elle adorait mon nouveau look ! Eu égard au compliment, j'ai laissé passer cet anglicisme flatteur pour ma pomme, mais j'ai instauré une féroce chasse à l'euroanglais, sous forme de concours interne ; faut pas oublier que je suis le nouveau chef du personnel, et un concours, ça motive les troupes.

J'ai été tellement dégoûté du franglais par mon pote Danny - pardon, Daniel - qu'avec Sophie on ne part même plus en week-end : on part en fine settimana à Venise, c'est tout de même plus romantique qu'un week-end à Londres sous la pluie...

Je vous ferai même une confidence : ma phobie des mots en -ing va si loin que je refuse maintenant que ma copine porte des strings... Un maillot de bain très échancré, c'est quand même plus bandant, non ?

Vive la France !