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HUMOUR


Valentin Kholmogorov

Les échecs


La journée de travail tirait à sa fin, pourtant on pouvait encore entendre des voix dans le bureau de la firme. Deux hommes étaient assis à une petite table près du mur, au fond de la salle de réception. Boris, le directeur commercial, se rongeait nerveusement les ongles tout en réfléchissant sur la stratégie à venir. Son adversaire, le directeur des ventes Sacha, décontracté et affalé dans le confortable fauteuil en cuir, fumait une cigarette et regardait son collègue en vainqueur.

- Rends-toi, dilettante ! - dit-il sur le ton de plaisanterie. - En quelques coups tu seras mat.

Boris soupira et, en tendant sa main, renversa son roi sur l'échiquier.

- T'as gagné, grand maître !

Une porte claqua et la silhouette robuste et carrée d'Anton, vigile et spécialiste des autres travaux de restauration de gueule, fit un pas dans la pièce pleine de fumée.

- Vous vous amusez aux échecs, businessmen ? - demanda-t-il.

- Ouais, - répondit Boris, - on me bat sans remords. Joins-toi à nous.

- Je n'ai jamais de ma vie joué à ce jeu, - avoua honnêtement Anton.

- On va t'apprendre ! - s'exclama Sacha et il se lança dans les explications :

- Ça, ce sont les pions qui marchent tout droit et mangent en diagonale, à la différence de la tour qui...

- T'as compris toi-même ce que tu viens de dire? - coupa le vigile.

Soudain, Boris se leva d'un bond et fit signe à son ami de se taire. Dans les yeux du joueur d'échecs brillaient la flamme d'une

idée. Il fit un clin d'oeil à son ex-adversaire et s'adressa à Anton :

- Regarde ici : ça, - il indiqua le roi, - c'est le directeur de la firme. Il est con et faible et ne peut rien faire, sauf se déplacer d'une case sur l'échiquier dans n'importe quelle direction. Alors il faut le défendre. Ça - il montra la reine du doigt - c'est sa "protection". Naturellement, elle va où elle veut et fait ce qu'elle veut. Les pions, ce sont des simples exécutants. Et le fou, c'est leur chef d'équipe. Compris ?

Anton acquiesça pensivement.

- On joue.

Le vigile s'assit en face d'Alexandre, et le jeu commença.

- Pas comme ça ! - s'exclama Boris, quand Anton essaya de mettre la tour sur une case menacée. - Cette case est sous protection. On va te supprimer immédiatement.

Anton hocha la tête en silence et déplaça la pièce sur une autre case, en attaquant la reine de Sacha. Sans réfléchir, celui-ci avança le cavalier.

- Échec ! - annonça-t-il.

Son adversaire, perplexe, fixa Boris.

- On embête ton homme d'affaires, - expliqua celui-ci. - Qu'est-ce que tu vas faire ?

- Ben, téléphoner aux frangins, qu'ils viennent nettoyer.

- Alors avance ta reine !

Quatre coups plus tard, Sacha eut le mat. Anton, tout heureux, se frottait les mains.

- Comment a-t-il fait ça? - s'exclama Alexandre, stupéfait.

- À chaque personne, il faut une approche individuelle, - dit Boris sur le ton d'un professeur expliquant la loi d'Ohm aux étudiants paresseux .

- Alors, Anton, as-tu compris quelque chose dans ce jeu ? - demanda-t-il en se tournant vers son élève.

- Sûr ! - répondit-il. - Par les temps qui courent, on ne peut rien sans protection...