Russie Russie virtuelle

HUMOUR


Nikolaï Eline et Vladimir Kochaïev

La fin de l'agent 008


Prologue


Dans le cabinet du chef de l'un des services de renseignements étrangers se tenait une réunion d'urgence. En tête d'une table recouverte d'un tissu vert, se trouvait le chef en personne, un homme trapu aux lunettes noires de forme spéciale, qui couvraient les trois quarts du visage. Le chef respectait les règles de façon très stricte et exigeait la même chose de ses collaborateurs. Aucun de ses subordonnés ne connaissait son vrai nom. Les uns l'appelaient "mister Cox", d'autres "mister Badly", d'autres encore "mister Sidorov". Il répondait à tous ces noms.

Le chef regarda attentivement quatre de ses adjoints les plus proches qui se trouvaient dans le cabinet, et fut satisfait de leur apparence : des visages banals, difficiles à mémoriser, au regard vide et ordinaire, les mêmes complets usés. Des hommes comme ça, on les voit et on les oublie aussitôt. Même le chef ne les reconnaissait pas, en les rencontrant par hasard dans la rue ou chez des amis communs.

- Lequel de vous, les meilleurs spécialistes de la Russie, peut me donner le sens du mot russe "Belsk" ? - demanda le chef.

Les collaborateurs se mirent à réfléchir. Le mot leur était inconnu.

- Un homme qui bêle ? - supposa Mr Flint, adjoint du chef.

- Le mari d'une belette ? - proposa Wagner.

- Non, c'est un club sportif, - rétorqua Polonsky.

- Et vous, que diriez-vous ? - le chef se tourna vers Gin Brandy, considéré dans la section comme connaisseur de l'âme russe.

Brandy se frotta le haut des tempes.

- Je pense que Belsk, c'est une abréviation courante, les Russes les utilisent souvent. Par exemple, ça peut signifier "samogon (1) à la belladone de Krasnoïarsk".

- Mouais, - le chef serra les lèvres, - vous êtes des personnes extrêmement bien informées. Belsk, c'est une ville industrielle chez eux, là-bas, derrière le rideau de fer. Et dans ce Belsk, il y a une usine nommée N° 7, dont la production nous intéresse beaucoup. Un groupe d'ingénieurs de haut niveau y travaille actuellement sur une invention très importante. D'après nos informations, c'est bientôt fini. Il faut envoyer à Belsk un de nos hommes, qui devra soit dérober les dessins, soit enlever le chef des travaux. En plus, il faut mettre l'usine hors service pour un long moment. Compte tenu de l'importance de la tâche, peut-être l'un de vous, messieurs, pourrait-il s'en charger ? Qu'en dites-vous, Flint ?

- Chef, vous le savez, - Flint fit un geste vague, - on m'a enlevé l'appendicite il n'y a pas longtemps. Je ne pourrais tout simplement pas trimbaler cet ingénieur en chef. Mes sutures vont lâcher...

- Et vous, Polonsky ?

- J'ai l'athérosclérose, - rétorqua-t-il avec ardeur, - je ne me souviendrai pas d'une seule adresse des planques.

- Et moi, ma tante est morte, - Wagner hocha la tête, l'air affligé. - Si vous voulez, je peux présenter le certificat.

- Alors ce n'est pas la peine de venir travailler ! - se fâcha le chef. - Prenez un congé ! Et vous, Brandy, vous ne voulez pas vous distinguer ? Si le résultat est bon, vos aurez une augmentation et un chèque de cent mille.

- Ce serait avec plaisir, - dit Brandy. - Mais vous connaissez mes faiblesses. Je peux boire un peu trop et faire échouer toute l'opération. Non, il faut un homme solide sous tous les rapports. Comme, par exemple, James Bond...

- James Bond ? - répéta pensivement le chef . - L'agent 008 ? Bon, d'accord... C'est un homme qui ne connaît pas le mot "impossible".

- Mais il est en vacances, - fit remarquer Flint. - Après cette brillante affaire en Amérique du Sud, quand il a organisé onze coups d'État dans sept pays, on lui a accordé trois mois de vacances.

- Ce n'est rien, on le rappelle, - le chef plissa les yeux. - Il a sûrement déjà dépensé sa prime de congé et n'aura rien contre un supplément financier. Et cette opération lui rapportera tellement que ça lui suffira jusqu'à la fin de sa vie...

- 008, c'est un excellent candidat, - soutint avec enthousiasme Polonsky. - Un homme sans nerfs, fort comme un débardeur, plein de ressources comme un présentateur. Et il a une très bonne mémoire.

- Et une santé parfaite, - ajouta Flint. - On ne trouvera pas un meilleur exécutant. Un caractère de fer, une volonté d'acier, des dents en or. On peut y cacher des microfilms.

- Parle huit langues et muet comme une carpe, - Wagner joignit sa voix au choeur. - Je ne me rappelle pas d'une seule affaire dont il ne soit pas venu à bout. Vous vous souvenez de son avant-dernière opération ? Il a traversé la frontière en portant sur lui un bureau ministre bourré de documents secrets ! Tout le monde n'en est pas capable.

- C'est entendu ! - le chef tapa du poing sur la table. - Que demain 008 vienne chez moi pour recevoir ses instructions. Flint, vous êtes responsable de son équipement. Matériel, armes, appareils - tout doit être au top de la technologie. Si vous essayez de lui fourguer des vieilleries de l'entrepôt - je vous arrache la tête !

Le chef jeta un oeil sur sa montre.

- Oh, le temps passe ! Veuillez vous disperser. À demain, messieurs...


Chapitre 1. L'agent 008


La ventilation du wagon était en panne. La fenêtre ne s'ouvrait pas. Celui qui en souffrait le plus était un grand citoyen élégant du compartiment 7 qui se rendait à Belsk. Un mouchoir blanc comme la neige dépassait de la poche de sa veste, mais le citoyen ne voulait absolument pas s'en servir. D'abord il s'essuya le visage couvert de sueur d'une main où on pouvait voir le tatouage "Vassia". Mais sa sueur était si corrosive que la lettre "V" s'effaça rapidement. Le citoyen regarda les lettres restantes avec étonnement et jura en douce dans une langue étrangère : "Quand même, ce salaud de Flint m'a filé une encre défraîchie !" Le passager enfila des gants pour préserver le reste du tatouage et se mit à essuyer son visage avec la manche de sa veste.

Le soir, la veste avait pris un tel aspect qu'une vieille, montée dans le wagon à une quelconque petite station, s'enquit :

- Tu vas aux champignons, fiston ? ou chercher du travail ?

- Chercher du travail, grand-mère, - dit J.Bond dans un russe impeccable, tout en montrant ses dents en or en un sourire amène. Non seulement il parlait sans accent, mais pouvait prendre selon les circonstances l'accent de Vologda ou de Moscou.

Derrière la fenêtre, la nuit tomba. Bond prit les draps chez la responsable du wagon, demanda à être réveillé quand le train arriverait à Belsk et s'endormit instantanément, sans rêves.

Il se réveilla, parce que quelqu'un lui secouait l'épaule. D'abord il pensa qu'on était venu pour l'arrêter. Mais ses nerfs d'acier ne frémirent pas. Il sortit avec précaution son talon bien entraîné et, d'un mouvement rapide comme l'éclair et complètement automatisé, fit tomber le verre de thé de la main de la responsable du wagon. Le liquide bouillant lui brûla la jambe et le ramena à la réalité.

- Je vous demande pardon, - sourit-il, charmeur. - Maudites crampes, j'en ai marre.

- Épileptique, alors ? - demanda la responsable, compatissante.

- Je sors tout juste de l'hôpital, - confirma Bond. - On m'a soigné pendant trois mois, et sans résultat.

- Ça arrive, - le consola la responsable. - Bon, préparez-vous, c'est bientôt votre station...

L'agent 008 descendit sur le quai, entra dans la gare, s'assit sur un banc et attendit le matin. Pour ne pas perdre de temps, James Bond se mit à étudier le tableau d'affichage du prix des billets accroché au-dessus de lui. Sur ce tableau il y avait une multitude de nombres à deux chiffres, et une annonce écrite au-dessous à l'encre faisait comme le bilan de tous ces chiffres : "Rien ne vous coûte aussi peu que la politesse"...

Par précaution, Bond apprit le tableau et l'annonce par coeur, et, sentant la faim, acheta dans le buffet un petit pain calorique. Ses dents en or grincèrent, rencontrant en la personne du petit pain un digne adversaire. L'or étranger se cabossa un peu, mais surmonta l'épreuve. La vendeuse regarda James avec respect et lui proposa un gâteau sec. Bond se tendit intérieurement et, ne voulant plus soumettre le métal précieux à ce risque, brisa le gâteau de ses puissantes gencives.

Humiliée, la vendeuse disparut dans la réserve, et l'agent 008, sentant un regain d'assurance, mit ses affaires à la consigne et sortit sur la place de la gare, une petite valise à la main. En regardant autour de lui, il aperçut le kiosque "Jus-eaux" du côté opposé de la place, et sourit discrètement dans sa manche. Tout se déroulait selon le plan minutieusement élaboré par le chef et ses aides. Ici, près du kiosque, à neuf heures vingt-trois minutes tapantes, un agent de liaison attendra James Bond. L'agent 008 devra s'approcher du kiosque, boire trois verres d'eau, tousser deux fois et s'essuyer le visage avec son mouchoir blanc comme la neige. Ce sera le signal convenu pour l'agent de liaison, qui s'approchera de Bond et demandera :

- Savez-vous où je pourrais acheter du jus de mangue ?

La réponse au mot de passe était la suivante :

- Non, je ne le sais pas, mais je peux vous céder ma place dans la queue pour la cuisine polonaise.

L'agent 008 répéta encore une fois ces mots dans son esprit et regarda sa montre. Il restait encore cinq minutes avant la rencontre. Il ôta une poussière de sa veste froissée et se dirigea sans se presser vers le kiosque. Son coeur battait calmement, son pouls bien frappé faisait précisément soixante battements par minute, les autres organes fonctionnaient aussi comme si de rien n'était. C'était un dur à cuire, un espion expérimenté et un saboteur rusé. Il n'avait jamais douté et il était toujours sûr du succès. Il ne connaissait pas l'échec.

James Bond s'approcha du kiosque d'une démarche qui paraissait agréable, mais était en réalité cynique et présomptueuse, lissa de la langue ses gencives légèrement agacées par le gâteau, et leva les yeux. Un papier était accroché de travers au guichet fermé : "Partie dans l'entrepôt".

Déconcerté, Bond tourna sa pièce de vingt kopecks dans sa main, se frotta le dos contre le coin du kiosque de façon inattendue pour lui-même et se rendit à la planque de secours.


Chapitre 2. La planque n'est pas trouvée.


Un grand homme élégant en veste aux manches retroussées descendit du tramway dans la tranquille rue Koopérativnaïa et s'arrêta, perplexe. Celui qui a vu Mars pourrait facilement imaginer le paysage qui s'ouvrait aux yeux de cet homme. Tout autour se cabraient des montagnes de terre et de gravats, séparées les unes des autres par de profonds fossés ; ça et là, comme des météorites refroidis, gisaient des pavés retournés, et des tuyaux éparpillés évoquaient les troncs d'énormes arbres préhistoriques.

L'homme aux manches retroussées sauta par-dessus deux fossés à la fois avec l'aisance d'un vrai sportif et tomba dans le troisième. Même alors, la chance n'a pas trahi James Bond. Dans le fossé dont il se retrouva maître, étaient accroupis deux gamins qui fumaient, cachés de la rue.

- Ça va, les gars ? - Bond leur fit un clin d'oeil entendu et leur tendit un paquet de "Bélomor". - Servez-vous... A propos, vous savez où se trouve la maison 34 ?

- Ho, - dit le gamin plus âgé en prenant une cigarette, - on l'a détruite il y a deux mois.

- Comment "détruite" ? Quand ?

- Juste après qu'ils ont fait les raccordements de gaz. En avril, ou bien en mai.

- Et les habitants, où ont-ils déménagé ? Je suis leur neveu, je suis venu en visite...

- Attendez, m'sieu, je vais aller à la maison pour demander. En déménageant, ils ont laissé leur adresse à tous les voisins. Au cas où, ont-ils dit, si quelqu'un demande.

Au bout de cinq minutes, le gamin tendit un bout de papier au saboteur.

- Voilà... rue du Dépassement du Plan Quinquennal, immeuble 14, bâtiment 8, appartement 272. Il faut prendre le bus numéro 7, et après aller à pied...

Bond le remercia, laissa le paquet de cigarettes aux gamins, et sortit du fossé en déchirant son pantalon sur le fil de fer rouillé.

Une demi-heure plus tard, il sortait déjà du bus dans la rue du Dépassement du Plan Quinquennal. Autour de lui se dressaient des immeubles de quatre étages, et chacun ressemblait à son voisin, comme une dent en or à une autre dans la bouche de Bond.

L'espion fut pris de légers vertiges.

Sur le mur de l'immeuble le plus proche était écrit en gros le chiffre 10.

- Bon, - se dit l'espion dans une langue étrangère, - ça doit être à côté. Maintenant ce sera le 12, et après le 14.

Il s'approcha de l'immeuble suivant. Ici, il y avait le numéro 22.

James Bond renifla et continua sa route. L'immeuble suivant portait le numéro 7. Pour la première fois au cours des vingt dernières années, l'agent 008 commença à devenir nerveux. Une femme avec un gros cabas, à qui il posa la question, fit un geste vague.

- L'immeuble 14, c'est quelque part là-bas, au fond du quartier...

Le saboteur quitta la rue et s'enfonça dans le labyrinthe des immeubles jumeaux. Devant ses yeux, telles des bornes kilométriques, défilaient les numéros : 19... 43... 4A... 28...

À l'école des espions on lui avait appris à déchiffrer n'importe quel texte, à trouver la clé de n'importe quelle combinaison de chiffres. Mais James Bond n'avait jamais rencontré une énigme aussi difficile. Ayant passé en revue tous les systèmes d'encodage connus et ne trouvant pas la réponse, l'agent 008 gagna un coin retiré, regarda discrètement autour de lui et sortit de sa valise un vieux concombre jauni.

L'espion mordit dedans et sortit le plan de la ville caché à l'intérieur (2). Cette cachette avait été inventée par le chef en personne. En cas de danger, le concombre devait être mangé avec le plan. Bond étudia le plan pendant dix minutes, puis le remit en place d'une chiquenaude. Sur ce plan, il n'y avait pas du tout de rue du Dépassement du Plan Quinquennal. A cet emplacement figurait un terrain vague. Après avoir erré dans les rues du quartier pendant encore deux heures, James Bond, d'habitude calme et maître de lui-même, devint enragé. À cause de son énervement , il se mit à mélanger les mots russes et s'adressa en bégayant à un vieux avec un seau à ordures à la main :

- Mémé, où est l'immeuble 14 ?

Le vieux dévisagea son étrange interlocuteur avec étonnement. Devant lui se trouvait un homme apparemment cultivé en pantalon déchiré et avec un mouchoir blanc comme la neige dans sa poche.

- La grand-mère du diable est ta mémé, - dit le vieux, vexé. - Tu portes un chapeau, mais on dirait un voyou.

L'espion se maîtrisa dans un ultime effort.

- Je vous prie de m'excuser ! Ma vue est mauvaise, et j'ai oublié mes lunettes à la maison... Je suis venu en visite, voyez-vous, et je n'arrive pas à trouver l'immeuble... Aidez-moi, je vois que vous êtes d'ici...

- Bof, ça ne sert à rien, - le vieux fit un geste désespéré. - J'y ai aménagé il y a deux jours. Je ne connais que la route vers la poubelle et vers l'arrêt de tramway. Attends, attends, quel immeuble, tu dis ? Le 14 ? Je crois que je l'ai vu quelque part... Voilà, va tout droit, passe le chantier, tourne à droite et en diagonale...

- En diagonale, - répéta l'agent 008.

- Eh, - le vieux hocha la tête, - tu ne trouveras pas tout seul ! Ici, c'est tellement embrouillé, une telle salade!.. Bon, - dit-il avec un geste de la main. - Viens, je t'accompagne...

Ils passèrent le chantier, tournèrent à droite, ensuite à gauche et sortirent vers l'immeuble N° 41.

- Oh zut ! - dit le vieux, découragé. - Allons donc un peu plus loin...

Ils allèrent plus loin et tombèrent sur l'immeuble N° 2.

- Excuse-moi, camarade, - dit le vieux. - J'ai laissé la soupe sur le feu. Il faut que je rentre.

Ils rebroussèrent chemin, mais bientôt s'arrêtèrent. Une clôture de planches barrait la route.

- D'où elle sort, cette clôture ? - demanda le vieux, perplexe. - Quand on est venu ici, il n'y en avait pas.

- J'en sais rien, pépé, - l'espion montra les dents - Moi, je ne suis pas d'ici.

Ils se faufilèrent par le trou, passèrent devant deux autres immeubles et tombèrent sur un transformateur.

- Fini, on est perdus, - soupira le vieux qui retourna son seau à ordures et s'assit dessus. - Et tout ça, c'est à cause de toi. A traîner par ici, à poser des questions... Comment je vais pouvoir trouver mon immeuble ?!

Il appuya sa joue sur sa main et, en changeant brusquement de ton, demanda avec obséquiosité :

- Ne me laisse pas tomber... On cherchera le chemin ensemble. Maintenant, tu es responsable de moi...

La nuit tombait. Ils tournèrent en rond pendant encore quarante minutes, en demandant leur chemin aux passants, mais sans résultat. Chacun d'eux ne connaissait que son propre immeuble et craignait de s'en éloigner à plus de trente pas. Enfin, les compagnons d'infortune, fatigués et affamés, retombèrent sur le transformateur et s'appuyèrent dessus, à bout de forces.

- Assieds-toi, - proposa généreusement le vieux, avant de se pousser en laissant à Bond un bout de son seau à ordures. Pas la peine de faire les comptes, on a tout en commun maintenant...

Le vieux sortit de sa poche un bout de lard, le frotta contre sa jambe, en mordit la moitié et tendit le reste à l'espion. D'habitude difficile, Bond nettoya les miettes accrochées au lard avec son ongle et se jeta avidement sur sa portion. Après l'avoir finie, il se leva du seau, se cacha derrière un angle pour ne pas partager ses propres provisions avec le vieux, sortit de sa poche le concombre d'espionnage et le bouffa avec le plan de la ville.

En revenant vers son médiocre guide, il vit celui-ci perché sur le seau retourné; tel un limier, il remuait le nez d'un côté à l'autre.

- Ça sent la soupe brûlée, - dit le vieux, - c'est la mienne... Viens avec moi.

Il avança, le nez levé en humant l'air, et Bond suivit son sillage avec le seau cabossé. Ils débouchèrent vers la clôture trouée familière, s'y faufilèrent, et contournèrent le chantier...

- Crie "hourra" ! - s'exclama le vieux, tout content, qui tapa Bond sur l'épaule à tour de bras. - Voilà mon immeuble ! Maintenant, je ne te laisse pas partir. Tu vas rester chez moi pour la nuit. De toute façon, tu ne t'en sortiras pas aujourd'hui...

L'agent 008, éreinté, ne résista pas.

- Maintenant, nous sommes comme de la même famille, - disait le vieux excité en s'affairant dans la cuisine. - Comment tu t'appelles ?

- Vassili Petrovitch Chtchoukine, - se présenta l'agent d'un ton affecté. - Né en 1929 dans une famille ouvrière. Instruction secondaire. Célibataire...

- On te mariera, - le coupa le maître de maison, - ne t'inquiète pas pour ça. J'ai tout un tas de nièces...

Le vieux posa devant l'invité la poêle avec une omelette fumante et, en regardant amicalement dans sa bouche, poursuivit:

- Moi, je m'appelle tonton Micha. Mange, mange, ne te gêne pas. Comme on dit, la nourriture n'est pas un fardeau, si on la met à sa place.

Le repas fini, un Chtchoukine frais émoulu devint plus gai.

"Et si je le recrutais, ce vieux ? - pensa l'espion ingrat. - L'appartement est pas mal - bien ensoleillé, avec balcon. Je m'y installe, et ensuite on pourra l'échanger contre un deux-pièces."

Cette pensée plut à Bond-Chtchoukine, et quand ils se couchèrent, il décida de faire parler le vieux.

- Tonton Micha, où est-ce que tu travailles ? - commença-t-il habilement, de façon détournée, comme on le lui avait appris dans l'école des espions.

- Moi ? - répondit de son lit de camp le maître de maison. - Mon travail est tel que tout le monde ne pourrait pas le faire. Parce que la responsabilité est très grande. Un faux pas - et plus d'homme...

Le saboteur eut le souffle coupé, et il se couvrit la tête avec la couverture afin de cacher sa joie. Un peu plus tard, un Chtchoukine calmé ressortit la tête.

- Raconte, tonton Micha, je t'écoute. Quel est ton travail, alors ?

- Je suis chef cuisinier dans la cantine numéro 3, - dit fièrement le maître de maison. - Tu sais ce que c'est comme travail ? On n'y met pas n'importe qui ! Chez nous, comment ça se passe ? Si le client n'est pas content, il ne reviendra plus. Tu le perds, le client ! Alors il ira, par exemple, dans la cantine "Arctique". Et là-bas, c'est l'ambiance : tout est comme au pôle Nord. Il fait un froid de canard, les serveuses portent des bottes fourrées. Et on ne sert que des conserves. Alors, est-ce que je peux donner au consommateur la possibilité de passer chez le concurrent ? Jamais de la vie ! Je sais, plusieurs sous-estiment notre profession.

Mais on ne peut pas s'en passer ! La nourriture, mon frère, c'est une grande chose !

Chtchoukine acquiesça et voulut diriger la conversation sur des sujets dignes d'espionnage, mais tonton Micha ne le laissa pas placer un mot.

- Non, ne discute pas. Tout est basé sur la nourriture. Prends, par exemple, les contes pour enfants. Sur quoi sont-ils basés ? Quelqu'un veut toujours manger quelqu'un. Le loup veut manger le Petit Chaperon Rouge, le renard veut manger le coq, le grand-père et la grand-mère veulent manger la bouillie au lait. Et pour manger le navet ou le Kolobok (3), on se bat carrément, toute une queue se forme...

- Moi, ma profession est pas mal aussi, - l'espion profita de la pause et commença à agir à visage découvert. - La paye est bonne, et...

- L'argent ne fait pas le bonheur, - le coupa le vieux. - L'essentiel, ce que les gens aient du respect pour ton métier. Par exemple, tu t'apprêtes à aller au théâtre. Alors si tu viens en bottes de feutre, on te laisse entrer quand même. Mais pas au restaurant ! Le restaurant, il exige du respect...

Chtchoukine essaya de prendre la parole encore plusieurs fois, mais, en désespoir de cause, se tourna vers le mur et se mit à ronfler.

- Tu dors, toi ? - demanda tonton Micha, vexé. - Attends, je ne t'ai pas encore raconté, comment préparer les côtes de porc...

À deux heures et demie du matin, le saboteur implora :

- Bon, tonton Micha, si on dormait ? On discutera le matin.

- T'es un vraie marmotte, - se fâcha le maître de maison. - Tu auras encore le temps de dormir. Demain, c'est dimanche. Ecoute plutôt comment combattre les charançons...

Chtchoukine cacha sa tête sous l'oreiller, mais l'isolation acoustique se révéla faiblarde.

"Si je le tuais ?! - pensa l'espion, au bord des larmes. - Je m'approche en douce, je le griffe avec mon ongle empoisonné - et c'est fini !.. Non, ce n'est pas possible, - souffla à l'agent 008 sa mémoire affûtée. - Le vieux a dit qu'il avait beaucoup de nièces.

Donc, on s'apercevrait vite de son absence. On commencerait à le chercher, puis ils se retrouveraient sur ma piste. Et ici, quelque part, ma planque n'est pas loin..."

À quatre heures du matin, James Bond n'en tint plus. En frottant ses yeux rougis par l'insomnie forcée, il se leva, s'habilla et se dirigea vers la porte.

- Où vas-tu ? - lui demanda le maître de maison en interrompant son récit sur les catégories du boeuf.

- Un besoin urgent, - grommela l'espion, qui se glissa hors de l'appartement et se mit à courir.


Chapitre 3. James Bond est fait prisonnier.


Le lendemain, à 9.23 tapantes Vassili Petrovitch Chtchoukine approcha du kiosque "Jus-eaux" sur la place de la gare. Le papier d'hier n'y était plus. Il était remplacé par un autre : "Le kiosque est fermé. Le mari du vendeur est malade". Chtchoukine se moucha bruyamment dans le mouchoir blanc comme la neige, le fourra négligemment dans la poche arrière de son pantalon et se rendit de nouveau dans la rue du Dépassement du Plan Quinquennal.

Cette fois-ci, il eut plus de chance. Au bout de seulement une heure et demie , il vit devant lui le chiffre 14 d'une taille de cinquante centimètres, soigneusement écrit à la peinture blanche sur le mur du prochain immeuble de quatre étages. Chtchoukine répéta silencieusement le mot de passe, trouva l'appartement 272 et sonna : une courte sonnerie et deux longues. Un homme ensommeillé, emmitouflé dans un sarafane (4) féminin, apparut sur le seuil.

- Je viens de la part d'Ernst Edouardovitch. Vous voulez que je vous calfeutre la porte ? - demanda Chtchoukine d'un ton appuyé.

- Mon cher ! - le visage de l'homme s'épanouit. - Bien sûr que je le veux ! C'est fou, quelle chance ! Ça fait deux mois que je cherche un artisan, et il vient chez moi tout seul !

L'homme en sarafane attrapa le saboteur par la manche et l'entraîna dans l'appartement. Chtchoukine se renfrogna. Il s'attendait à entendre du maître de maison des mots différents.

"Il a oublié le mot de passe, ou quoi ?" - pensa l'espion avec inquiétude et il répéta au cas où :

- Je viens de la part d'Ernst Edouardovitch...

- On s'en fout, - l'homme chassa cette idée tout en se changeant. - On trouvera un accord sans lui...

- Comment, ce n'est pas l'immeuble 14, bâtiment 8 ? - demanda Chtchoukine, dont rien ne trahissait le désarroi, sauf le tremblement de la joue.

- Non, - sourit l'homme, jovial. - C'est l'immeuble 8, bâtiment 14.

- Je vous prie de m'excuser, - dit sèchement Vassili Petrovitch avant de se tourner pour partir.

Mais l'homme se retrouva près de la porte en deux sauts et lui barra le passage.

- Je ne vous laisserai pas partir ! J'ai attendu si longtemps ! Dites-moi que vous êtes d'accord ! Je vous paierai bien.

- Adressez-vous à un atelier du service public, - répondit Chtchoukine, agacé.

- Je me suis déjà adressé à eux ! Il ont promis d'envoyer un artisan dans trois mois seulement. Mais je ne peux pas attendre aussi longtemps. Avec ma femme, on part en vacances.

- Je ne peux pas vous aider, - l'espion hocha la tête. - Laissez-moi, je suis pressé.

Mais l'homme s'accrocha encore plus fort au chambranle.

- Non ! Non ! Pas question ! Si vous partez, je... je viendrai en personne dans cet immeuble 14 et je parlerai aux gens chez qui vous allez. Ils doivent comprendre que pour moi c'est très important. Ils pourraient attendre un peu.

Le saboteur marcha vers le maître de maison, menaçant.

- Quoi ?

- Ce que vous avez entendu ! Je... je porterai plainte là où il faut, enfin ! Pourquoi vous pouvez rendre service aux uns mais pas aux autres ?

Vassili Petrovitch baissa les bras, impuissant. Que "là où il faut" on apprenne l'existence de la planque - il ne manquait plus que ça !

- Mais... je n'ai pas de fournitures, - dit l'espion, conciliant.

- Ne vous inquiétez pas pour ça, - se réjouit le maître de maison. - J'ai mes propres fournitures.

- Et je n'ai pas apporté les outils, - dit Chtchoukine d'une voix découragée.

- On les trouvera, - le consola le propriétaire de la porte non calfeutrée. - J'ai déjà tout préparé depuis longtemps.

L'agent 008 hoqueta pitoyablement, enleva sa veste et se mit au travail. Dans l'école d'espionnage, on n'apprenait pas à calfeutrer les portes, alors le travail avançait lentement. Il ne finit que le soir.

- Je vous suis très reconnaissant, - s'agita autour de lui le maître de maison, tout heureux. - C'est pour vous, pour votre peine. Et maintenant, permettez que je vous présente mon voisin... Sergueï Moïsseïevitch, venez par ici, ne vous gênez pas. Voilà l'artisan dont je vous ai parlé : vous vous imaginez, il cherchait l'immeuble 14 bâtiment 8, et il se retrouvé chez nous. J'ai eu du mal à le convaincre.

- Bonjour, - s'inclina le voisin. - J'ai besoin qu'on me racle le parquet...

- Mais vous êtes fou, ou quoi ? - s'indigna Chtchoukine. - Je ne m'occupe pas de ça !

- Je vous en prie, - Sergueï Moïsseïevitch posa sa main sur la poitrine.

- Pas la peine de prier, je ne le ferai pas !

- Peut-être croyez-vous que dans l'immeuble 14 on vous paiera plus ? - demanda le voisin avec ferveur. - Vous vous trompez.

- Je ne crois rien ! - l'espion vit rouge et devint fou furieux. - Foutez-moi la paix ! N'emmerdez pas un simple ouvrier !

- Soit dit en passant, moi aussi, je peux signaler là où il faut à propos de vos travaux au noir, - menaça Sergueï Moïsseïevitch, déjà informé par son voisin.

"Ils vont me brûler la planque, les sangsues !" - pensa James Bond, désespéré ; il dit avec lassitude :

- Vous avez des outils ?..

...On ne laissa pas Chtchoukine partir de l'immeuble avant une semaine. Craignant d'être découvert, il raclait le parquet des habitants, posait des serrures, perçait des trous dans les murs sans se plaindre. Mais tous les jours, entre neuf et dix heures du matin, l'espion faisait une pause et se rendait vers le kiosque sur la place de la gare. Et tous les jours il y voyait un nouveau papier. Un court et officiel "Inventaire", un papier réprobateur "Journée d'entretien sanitaire" faisant penser aux mains sales et aux microbes nichés dessus, un familier "Je reviens bientôt", et un présomptueux et hautain "Fermé".

Vassili Petrovitch hochait la tête, vexé, soulageait son coeur auprès de la marchande de glaces installée pas loin et rentrait chez lui en traînant. L'agent 008 s'avéra un artisan talentueux, et jouissait d'autant de respect chez les habitants du bâtiment 14 que chez ses chefs là-bas, au-delà des frontières. Les habitants lui confiaient n'importe quelle tâche et savaient qu'il ne leur jouerait pas un sale tour. Mais une fois, quand une jeune femme qui partait en visite chargea Chtchoukine de s'occuper de son enfant en bas âge et menaça de signaler là où il faut en cas de refus, les nerfs d'acier de James Bond craquèrent.

- Qu'elle brûle en enfer, cette planque ! - se dit-il en bon russe littéraire, puis il attrapa son inséparable valise et se mit à courir comme un dératé pour ne jamais revenir à la rue du Dépassement du Plan Quinquennal.

...Arrivé de l'autre côté de la ville, le saboteur s'arrêta pour reprendre son souffle et s'assit sur le banc. Pour se calmer et retrouver ses esprits, il se mit à compter l'argent honnêtement gagné - et en resta baba. La somme gagnée pendant une semaine dans le bâtiment 14 était presque trois fois plus élevée que son salaire mensuel de saboteur de haut niveau.

"Et si je quittais le business ?" - pensa Chtchoukine, mais il chassa rapidement cette pensée, cacha l'argent pour le transférer à son retour dans une banque suisse, et reprit ses fonctions espionnesques...


Chapitre 4. Chtchoukine corrige le mot de passe.


Vassili Petrovitch vit de loin que le kiosque "Jus-eaux" était ouvert. Chtchoukine s'approcha et jeta un regard circulaire. Il n'y avait pas d'acheteurs, mais un homme maigre et mal rasé, portant un chapeau gris, se tenait à dix pas du kiosque. Comme convenu, sa main était cachée sous sa veste.

Vassili Petrovitch ajusta son mouchoir, s'approcha du guichet l'air indifférent et dit gentiment:

- Tante, j'ai une telle soif que j'en meurs ! Verse-moi trois verres d'eau gazeuse...

- Y a pas d'eau gazeuse, - bâilla la vendeuse.

- Alors de la limonade...

- Encore moins ! - la vendeuse chassa cette idée.

- Et de l'eau minérale ? "Borjom", Narsan" ?

- Quoi, - s'étonna la vendeuse. - C'est pas une pharmacie ici !

- Bon, - admit Chtchoukine. - Verse-moi de la bière.

La vendeuse commença à sortir de ses gonds :

- Tu viens de l'Amérique, ou quoi ?

James Bond pâlit tellement que ses dent en or parurent faites d'argent. "Merde, on a suivi ma trace ! - se dit-il fugitivement - Cette vendeuse, est-elle de KGB ? Il faut fuir !"

Et la vendeuse n'arrivait pas à se calmer.

- De la bière ! Voyez-vous ça ! La dernière fois qu'on m'a livré de la bière, c'était il y a deux ans ! Et seulement dix caisses...

- Bon, frangine, ne te vexe pas, - dit l'agent, soulagé. - On s'en fout de la bière! Qu'est-ce que tu as ?..

- Il fallait le dire tout de suite, - dit la vendeuse qui posa devant l'espion une bouteille de vodka. - Je te pèse aussi du hareng (5) ?

- Hum, - Vassili Petrovitch fut un peu interdit, - et il n'y a rien de plus faible ?

- Seulement du vinaigre concentré, - grommela la vendeuse en pesant du hareng rouillé avec la queue d'un autre poisson collée dessus.

- Donne-moi un verre, - Vassili Petrovitch fit le signe à la vendeuse.

- On ne vend pas au détail...

Chtchoukine soupira, sortit de sa valise un verre d'espionnage portatif à double fond et loucha sur l'homme en chapeau gris. Leur yeux se rencontrèrent. L'homme fit un signe des yeux à Vassili Petrovitch, pour que celui-ci vienne au coin du bâtiment.

"Il est trop pressé, - se renfrogna Chtchoukine. - C'est peut-être un provocateur ?"

Il mit la bouteille dans sa poche et serra dans sa main un stylo à bille chargé de curare. Il suffisait d'écrire sur quelqu'un deux ou trois mots seulement avec ce stylo pour qu'il commence à se gratter convulsivement dans d'horribles souffrances. Vassili Petrovitch dévissa le capuchon du stylo et s'approcha lentement de l'homme.

"S'il dit le mot de passe avant que j'aie bu les trois verres, je lui remplirai tout le visage", - décida cyniquement le saboteur.

L'homme venait de plus en plus près... Il ne restait entre eux que cinq mètres... quatre... trois... Il se fixaient sans détourner le regard. L'homme le serra de près, sortit la main de sous sa veste et demanda d'une voix rauque:

- Tu veux être le troisième ?.. (6)

James Bond serra si fort le stylo qu'il faillit écrire sur son propre doigt et se détourna avec dédain. Il revint vers le kiosque et, sans se presser, en observant les règles de savoir-vivre, but délicatement trois verres de vodka. Un déclic se produisit dans sa tête, tout sursauta et se mit à tourner. Il semblait à Chtchoukine qu'une soirée dansante commençait dans sa tête. Il plissa un oeil et regarda attentivement avec l'autre dans la bouteille. Il crut y voir une mouche.

- Beurk, l'alcoolique ! - dit Chtchoukine reprobateur dans une des huit langues étrangères que tout à coup il ne maîtrisait plus. L'espion ouvrit l'autre oeil. La mouche disparut. Vassili Petrovitch haussa les épaules et, pour chasser ses doutes, but le reste directement au goulot...

- Pas de mouche. J'ai dû me tromper, - dit Chtchoukine avec satisfaction en espéranto, et il jeta la bouteille vide sur le trottoir.

Soudain, une voix perçante retentit près de son oreille :

- Savez-vous où je pourrais acheter du jus ?..

- Frangin ! - le coupa Vassili Petrovitch avec enthousiasme. - Mon cher ! Je n'en sais rien ! Mais je peux... - Chtchoukine hésita. Il avait oublié comment on disait "cuisine polonaise" en russe. - Je peux... je peux... te racler le parquet...

L'agent 008 fit une pause et ajouta en thaï en s'affaissant par terre :

- Laisse-moi t'embrasser... Je me sentais si seul... Moi attendu toi...


Chapitre 5. Combat singulier.


Chtchoukine se réveilla dans l'entrée d'un immeuble inconnu. Ça sentait la pisse de chat et le vinaigre.

"Ai-je vraiment bu du vinaigre concentré ? - pensa-t-il anxieusement, en se tâtant avec les mains. - L'estomac est en place, semble-il, le reste aussi. Il manque juste la chaussure droite. Qu'est-ce que j'y cachais sous la semelle ? Les clés de codage ? Non, les clés de codage étaient dans la valise... A propos, il n'y a plus de valise... Mais qu'est-ce qu'il y avait dans la chaussure ? Aha, je me rappelle : trois mines avec les minuteurs... Dommage pour les mines... Il aurait mieux valu que la chaussure gauche disparaisse. Là, il y a juste une mitrailleuse pliable, et les oeufs de vers intestinaux que le chef a ordonné de refiler à l'ingénieur en chef s'il refuse de travailler pour nous."

Vassili Petrovitch se leva en gémissant, sortit dans la rue et se regarda dans une mare d'essence. Ensuite il déplaça son regard sur son pied nu et bleui. L'ongle empoisonné était cassé, et on voyait au-dessus de la cheville les empreintes de doigts sales.

- Attends un peu ! - marmonna Chtchoukine ; il noua avec précaution un mouchoir autour de cet endroit pour ne pas effacer les empreintes et clopina jusqu'au bureau de renseignements.

Il n'était plus question de planques. Il fallait tout recommencer. Vers le soir, il loua par petite annonce un appartement convenable, avec deux sorties et un téléphone . La propriétaire, en voyant Chtchoukine en loques, ne demanda pas cher.

D'ailleurs, il n'était plus Chtchoukine. Vu que sa carte d'identité avait disparu avec la valise, James Bond décida de se servir d'une légende de rechange. Maintenant il s'appelait Piotr Vassiliévitch Karassiov, un folkloriste, spécialiste de folklore urbain.

L'espion ramena ses affaires de la consigne, transféra les empreintes digitales de sa jambe droite sur un composé spécial, les emballa dans un bocal d'un demi-litre et se coucha.

Le lendemain, une affaire importante l'attendait. L'agent 008 décida d'utiliser sa dernière carte. Selon les instructions des boss, il avait le droit, en cas de nécessité absolue, une fois par mois, le dix-sept, de dix à onze heures du matin, d'appeler le numéro 3-03-16 et d'avoir une liaison directe avec le résident. Le dix-sept c'était demain. D'après une habitude bien ancrée, Karassiov se réveilla à dix heures moins deux, tira vers lui le téléphone et fit le numéro en question. Ça sonnait occupé.

- Bizarre, - dit-il. - À cette heure-ci, ça ne devrait pas être occupé.

Il essaya encore une fois. Maintenant personne ne décrochait. Piotr Vassiliévitch attendit cinq minutes, coupa et se mit à tourner le cadran à nouveau.

Karassiov réussit à la septième fois.

- Allô, - il entendit une tranquille voix de basse dans l'écouteur. - Qui demandez-vous ?

- Innokenti Pérépétouïévitch, s'il vous plaît, - martela le saboteur.

- Arrête tes plaisanteries, Kolka, ou je te casse la gueule, - dit le propriétaire de la basse, vexé, et il raccrocha.

Piotr Vassiliévitch cracha sur le téléphone avec rage, resta un moment assis, réfléchit, essuya le crachat avec la manche et se remit à téléphoner. Il obtint trois fois une maternelle, quatre fois quelque chose d'inconnu, mais pas ce qui lui fallait, et une fois, comme pour se moquer, on le mit en communication avec un prothésiste, ce qui porta un coup sensible à son amour-propre. Il claqua ses dents en or et voulut boire de la valériane, mais il était si bouleversé qu'il se trompa et versa dans son verre les gouttes de cyanure - on lui en a donné une fiole au-delà des frontières, au cas où. Bond s'aperçut de son erreur au dernier moment et jeta la fiole dans le vide-ordures.

Il ne restait que quinze minutes avant onze heures. Piotr Vassiliévitch se reprit en mains tremblantes et fit encore le numéro en question.

- Innokenti Pérépétouïévitch, s'il vous plaît, - dit Karassiov avec défi.

- Il est sur le terrain, - dit une voix de femme, poliment.

- Quel terrain ? - l'espion ne comprit pas.

Mais à ce moment ils furent coupés. L'opératrice interurbaine se mêla de la conversation.

- Vous avez demandé Bobrouïsk ?

- Quel Bobrouïsk ? - s'emporta Piotr Vassiliévitch. - Je n'ai rien demandé.

- Comment - rien demandé ? Votre numéro, c'est 6-55-82 ?

- Pas du tout, - rugit Karassiov. - Pas un seule chiffre en commun !

- Alors excusez-moi...

Obstiné comme un élève de cours par correspondance père de famille nombreuse, l'agent 008 se remit à téléphoner.

- S'il vous plaît, Innoken...

- Vous allez parler avec Bobrouïsk, - le coupa l'opératrice d'un ton péremptoire.

- Non, je ne parlerai pas, - cria l'espion d'une voix fluette, cassée par la rage.

- Pourquoi, - s'étonna la téléphoniste.

- Je ne veux pas, je ne désire pas, raccrochez !

La montre indiquait onze heures moins trois.

- C'est pas vrai, je réussirai, - dit le saboteur entre les dents serrées. - On ne m'appelait pas à l'école "Joe d'acier" pour rien.

- S'il vous plaît, Innoken...

- Bobrouïsk en ligne, - annonça la téléphoniste avec la voix de quelqu'un qui apporte une nouvelle longtemps attendue.

Et une voix jeune et pétillante de vie cria dans le combiné :

- Oncle Vitia, c'est moi ! Oncle Vitia, tu m'entends ? Pavlik à l'appareil. Quand est-ce que tu viens ?

- Oncle Vitia est mort, - dit Karassiov, furieux. - Venez à l'enterrement.

Et il lança le téléphone contre le lustre. Les aiguilles indiquaient onze heures cinq. Le combat avec le central téléphonique était perdu.

L'agent 008 se jeta sur le lit et se cacha le visage dans l'oreiller. Il commençait à perdre la qualité principale d'un espion expérimenté - la confiance en soi.

En essuyant la petite larme d'un superman, Piotr Vassiliévitch se retourna sur le dos et fixa le plafond mélancoliquement.

- Je laisse tout tomber, - chuchota-t-il, - je m'achète une ferme, je me marie, je vais élever des poulets. Le matin tu sors - petits ! petits ! petits !

Sa gorge se serra. Pour se calmer, Karassiov se leva et commença à faire de la gymnastique. Il essaya tous les exercices connus, mais sans résultat : son tonus ne montait pas, les bras se baissaient.

- Gamin, - se dit l'espion avec mépris. - Lopette, morveux...

Il voulut continuer la liste, mais sa voix le trahit et tremblota. Il ne désirait plus vivre.

Bond arracha le lacet de sa chaussure, vérifia sa solidité. Le lacet était solide. Le saboteur prit une lame affûtée et incisa le lacet avec précaution dans le sens de la longueur. Un mince rouleau de parchemin en tomba. Le saboteur déroula le parchemin, chaussa les lunettes et lut : "Top secret. L'attestation de service de l'agent 008. Maître de lui-même, obstiné en poursuivant son but, il possède une volonté inflexible. Cynique, goujat, présomptueux à l'outrance. Surmontera tous les obstacles pour de l'argent. Est capable de tout. Chef du personnel P.Flint."

Karassiov lisait l'attestation, et son visage progressivement s'éclaircissait.

- On me respecte, - chuchota Piotr Vassiliévitch en frottant les verres humides de ses lunettes, - alors je vaux quelque chose.

Il relut l'attestation jusqu'à la nuit profonde, et son assurance revint petit à petit. Quand l'espion se sentit de nouveau fort, ingénieux et cynique, il roula l'attestation, la remit dans le lacet, le recousit avec du fil blanc et se mit à réfléchir à de nouvelles intrigues.

Il ne s'endormit qu'au matin, mais à huit heures il fut déjà réveillé par des coups dans la porte. D'un geste rapide comme un éclair, il arracha la semelle de la chaussure gauche, monta la mitrailleuse pliable et alla ouvrir.

Un facteur se tenait sur le seuil et tendait un papier à Piotr Vassiliévitch. C'était la facture pour la conversation téléphonique avec Bobrouïsk.


Chapitre 6. Le coup dans le caniveau


Les passagers descendus tard le soir du dernier train de banlieue à la petite station Nieoudelnaïa, furent fortement frappés par une circonstance bizarre : tout autour régnait une obscurité profonde, tous les lampadaires du quai étaient cassés, comme si leur éclairage terne, semblable à la lumière des étoiles lointaines, aurait pu gêner quelqu'un. Quand les passagers se dispersèrent vers leurs maisons, une sinistre silhouette en casquette portée à l'envers apparut sur la quai. L'homme à la casquette s'approcha de l'énorme panneau en contreplaqué avec les horaires de trains de banlieue, et se mit à enlever sans bruit, avec ses ongles, les clous qui retenaient le panneau. Ayant fini, il chargea le panneau sur son dos en gémissant et disparut.

Bien sûr, Piotr Vassiliévitch aurait pu étudier les horaires dans la journée, sans les voler sur la quai ; mais rester pendant une demi-journée au vu des passagers qui allaient et venaient aurait été une imprudence impardonnable de la part d'un espion qui se respecte. Et l'appareil photo monté dans un bouton de la veste de Karassiov n'était prévu que pour une utilisation intérieure. Voilà pourquoi Piotr Vassiliévitch, en trébuchant et en geignant, avait porté le panneau sur lui à travers toute la ville, l'avait traîné dans sa chambre et jeté sur le lit avec soulagement. Ensuite il mit ses pantoufles, retourna sa casquette, alluma la lumière et plissa les yeux d'étonnement.

Sur le lit était couché un homme en uniforme de cheminot. Son visage exprimait à la fois la réprobation et la compassion. L'homme était peint sur fond de train de banlieue, avec un malheureux quelconque qui tentait de se sauver de ses roues. Une inscription en bas affirmait catégoriquement : "Fais l'économie d'une minute - et tu perdras la vie !"

- Mein God ! Saloperie, va ! - jura Karassiov et donna furieusement un coup de pied à l'homme. - Alors les horaires étaient accrochés plus à gauche. J'aurais du amener mes lunettes.

Il prit le panneau sous le bras et le ramena à la station. A trois heures du matin, Piotr Vassiliévitch rentra avec un autre panneau. Cette fois-ci, il ne s'était pas trompé - c'étaient effectivement les horaires. L'espion les posa par terre, s'accroupit et commença à les étudier en cochant les endroits utiles. Vers le matin, il trouva le train de banlieue qui convenait : il arrivait à Nieoudelnaïa à midi quarante. "A midi, il y aura peu de monde, - pensa perfidement Karassiov. - Le meilleur moment pour un sabotage - personne ne remarquera rien."

Il avait prévu de provoquer une catastrophe sur la voie ferrée afin d'empêcher la livraison des matières premières à l'usine secrète. Ça retarderait le travail sur l'invention et permettrait à l'espion de gagner au moins deux semaines. Et pendant ce temps-là, il se débrouillerait pour pénétrer dans l'usine, voler les dessins et enlever l'ingénieur en chef. Et avec un peu de chance, le directeur. Il le soûlerait, l'emballerait dans un conteneur et lui ferait passer la frontière à petite allure - sur son dos.

Piotr Vassiliévitch commença à se préparer pour l'opération. Les mines et les minuteurs ayant disparu, il mettait tout son espoir dans l'explosif semi-atomique à l'huile de tournesol, qui avait une force de destruction extraordinaire. Toute une valise de l'espion fut bourrée de cet explosif. L'agent 008 enroula la mèche autour de la taille et partit au travail.

A midi vingt précisément Karassiov fut sur place. Il installa la valise sur les rails, y fixa la mèche et se tapit dans le caniveau. Il restait dix minutes avant le passage du train. C'était début septembre, mais le soleil brûlait l'espion plus fort que les remords ne l'avaient jamais tourmenté. Piotr Vassiliévitch essuya la sueur de son visage avec une feuille de bardane et regretta de ne pas avoir pris sa casquette. Mais à ce moment quelque chose gronda, le bruit se rapprochait, et enfin apparut au tournant un groupe d'écoliers qui traînaient une batteuse jusqu'au recyclage (7). Le saboteur prit peur. Pour ces écoliers il n'y avait rien de sacré. Il auraient aussi bien pu emporter sa valise aux déchets recyclables. Heureusement, la procession tourna à vingt mètres de Karassiov.

Il n'y avait plus de bardane à côté. James Bond s'essuya avec un pissenlit et se remit à attendre. Le train avait déjà cinq minutes de retard.

- Ils auraient pu planter un buisson quelconque sur le remblai, - jura l'espion. - Là, il faut attendre en plein soleil.

Il sentait que son nez commençait à peler sous les rayons brûlants. Karassiov le couvrit avec le bout de la mèche et regarda nerveusement sa montre. Elle indiquait une heure moins dix.

- C'est scandaleux ! C'est tout simplement révoltant ! Aucun respect pour les gens !

À une heure et quelques, Piotr Vassiliévitch ressentit une brûlure insupportable dans la nuque. "Je risque de me dessécher ici," - pensa-t-il plaintivement. Le train de banlieue lui apparut comme un ennemi personnel, insolent et présomptueux.

- Viens, viens, - chuchota l'espion avec une joie mauvaise. - Je vais te casser toutes les roues.

Un quart d'heure plus tard, des cloques apparurent sur le nez de Karassiov, et la peau commença à partir. "Si ce train ne vient pas dans dix minutes, je le laisserai tranquille et je tuerai seulement le conducteur" - décida le saboteur.

À une heure et demie, ses cheveux commencèrent à fumer.

- Adieu tout le monde. Je me dessèche, - gémit Piotr Vassiliévitch avant de perdre connaissance.

Il fut trouvé par les écoliers qui revenaient du point de réception Vtorsyrié. Il se séparèrent. Une partie d'eux courut porter les explosifs à la récupération, et les autres commencèrent à appeler le SAMU.

- Une insolation, - constata le médecin arrivé sur les lieux. - Vite, dans la voiture !

On posa Karassiov sur le brancard et on le chargea dans la voiture au moment même où le train de banlieue en retard roulait avec fracas sur le remblai.


Chapitre 7. Augmentez votre niveau d'instruction.


La première chose que vit Karassiov en reprenant ses esprits fut une forte femme aux cheveux bruns et à l'expression dégoûtée. Elle avait du dédain dans les yeux et un bloc-notes dans la main.

- Nom, prénom, patronyme ? - demanda-t-elle d'une voix autoritaire.

- Rien vu, rien entendu, je ne sais rien et je ne dirai rien, - déclara fermement l'espion .

- Ne faites pas semblant, je sais tout, - le remit-elle en place.

"Zut, comment j'ai pu me faire pincer aussi facilement," - l'agent 008 claqua les dents comme un loup mais en faisant semblant d'être un agneau, et dit avec douceur :

- Ma chère, c'est un malentendu. Donnez-moi le bassin.

- Si vous vous obstinez à nier, je ne vous donnerais même pas la main, - fit remarquer la femme d'un ton glacial.

"Expérimentée, - pensa le saboteur, - on ne la trompera pas." - Et il esquissa un étonnement affecté :

- Comment, vous n'êtes pas infirmière ?

- C'est moi qui pose les questions, - répondit la femme avec dignité. - Non, je ne suis pas infirmière. Je suis un collaborateur littéraire adjoint du journal local Svetlana Kalmova. Je suis faisant-fonction de collaborateur littéraire en chef. La rédaction m'a chargée de vous interviewer.

- Moi ? - Piotr Vassiliévitch, étonné, se figea la bouche ouverte. Un rayon de soleil, réfléchi par ses dents brillantes, se braqua dans l'oeil gauche de Kalmova.

- Vous m'empêchez de travailler, - dit-elle sèchement. - Fermez la bouche et parlez de vous. Donc, vous êtes inventeur.

Karassiov cacha les dents dans un quignon de pain et se mit à réfléchir fiévreusement - qu'a-t-il pu inventer pendant son séjour dans cette ville.

- Et vous ne vous trompez pas ? - s'enquit-il, effrayé. - Vous savez précisément qui je suis ?

- Je ne me trompe jamais, - dit la faisant-fonction de collaborateur littéraire en chef avec aplomb. - Vous êtes ingénieur en chef de l'usine numéro 7 Ivanov, l'auteur d'une invention quelconque. Personnellement je m'en fous, mais j'ai besoin de matériel pour la rubrique "En première ligne de la science".

L'espion en eut le souffle coupé. "Qui bien chasse, trouve, - se dit-il en russe, joyeux. - Alors, cet inventeur est là aussi. Essayons d'apprendre des détails sur son travail."

- Et vous savez en quoi consiste cette invention ? - demanda-t-il prudemment.

- Je n'en sais rien et je ne veux pas le savoir, - coupa Kalmova.

- Et qu'est-ce que vous intéresse ? - s'enquit Karassiov, étonné.

- Ce qui m'intéresse, c'est avec quelle fréquence on vous change le linge de lit, si on vous donne vos médicaments à temps. J'écris un article sur ceux qui font avancer la médecine.

- Et pourquoi alors vous adresser à moi ?

- Parce que vous êtes ici depuis deux semaines déjà. Vous allez me retarder encore longtemps ? À cause de vous, la rédaction est obligée de se passer de moi depuis déjà vingt minutes.

- Mes plates excuses, - dit Piotr Vassiliévitch d'un ton insinuant. - Quelle chambre cherchez-vous ?

- La trente et un.

- Vous vous êtes trompée de numéro ! - répondit triomphalement l'espion , et il se tourna ostensiblement vers le mur.

Kalmova, vexée, fit un mouvement d'épaule, la cogna fort contre le chambranle, et sortit.

Déjà, un plan scélérat mûrissait dans la tête de Karassiov. "Je voudrais bien savoir combien de temps ils comptent me retenir à l'hôpital ? - réfléchissait Piotr Vassiliévitch. - Et si je dois sortir demain ? Il faut trouver quelque chose pour y rester encore une semaine."

Il s'assit dans le lit, fit un effort et se mordit douloureusement au ventre. Ensuite il examina la plaie, l'enduit de moutarde et sourit avec satisfaction. D'après ses calculs, ça devrait suffire pour huit jours. Le saboteur enfila le pyjama d'hôpital et partit chercher l'ingénieur en chef.

En essayant de ne pas faire de bruit avec ses pantoufles, il marcha à pas de loup le long du couloir vers la chambre trente et un et regarda à l'intérieur avec précaution. Sur deux lits, des malades dormaient, et sur le troisième un homme entouré de dessins industriels était assis et écrivait quelque chose dans un épais cahier.

- Hé voisin, si on faisait une partie de domino ? - proposa Karassiov avec désinvolture.

L'homme fit non de la tête.

- Et si on jouait aux dames ? - l'espion ne se calmait pas.

- Non, - grommela l'homme.

- Alors, peut-être, des mots croisés ?

L'ingénieur ne dit rien.

- Je peux vous enseigner des langues étrangères, - dit l'agent 008 d'une voix éteinte. - Elle pourraient vous être utiles dans votre travail.

- Excusez-moi, mais je n'ai pas le temps.

- Qu'est-ce qui vous occupe tellement ? - s'enquit Piotr Vassiliévitch sans se gêner. - Je vois que vous dessinez quelque chose.

L'inventeur regarda Karassiov d'une manière expressive et remarqua, agacé :

- Je travaille.

- Ça, il ne faut pas, - dit l'espion d'un ton moralisateur. - On ne travaille pas à l'hôpital, on se soigne. Les médecins s'occupent de vous sans ménager leurs forces. Et vous n'obéissez pas au règlement. Je vais appeler le chef de service.

- Non, non, s'il vous plaît, ne le faites pas, - supplia l'ingénieur. - Vous comprenez, je suis en train d'achever mes travaux sur une invention. J'ai inventé un truc super à base de semi-conducteurs. Il va révolutionner notre branche. On va damer le pion aux étrangers.

- Ah, vous êtes inventeur ! Ça change tout, - dit Karassiov, l'air important. - Et on ne vous protège pas ici ?

- Mais de qui me protéger à l'hôpital, - s'étonna l'ingénieur. - Vous pensez... vous croyez qu'on pourrait voler mon invention ?

- Mais non, - Piotr Vassiliévitch agita les bras - Quelle idée ! Ça ne passera par la tête de personne. Inventez et ne vous inquiétez pas. Vous en avez encore pour longtemps ?

- Environ cinq jours.

- D'accord, je ne vous dérange plus, - se dépêcha le saboteur. - Travaillez, et moi, je vais monter la garde au cas où un médecin viendrait.

Karassiov ferma la porte solidement et se rendit à la salle des internes d'une démarche de soldat démobilisé :

- Je veux sortir dans cinq jours, docteur.

Le sixième jour, Piotr Vassiliévitch rendit le pyjama à l'économe et reçut d'elle son complet ; il se changea et commença à se promener dans le couloir en guettant le moment où l'inventeur resterait tout seul dans sa chambre. Enfin, le moment tant convoité arriva. Les malades, en soupirant et en gémissant, s'en allèrent dans les cabinets de soins, l'infirmière sortit dans l'escalier pour fumer. Le saboteur fit irruption dans la chambre avec l'impétuosité d'une grenouille de courses et ferma la porte. Maintenant, il était seul à seul avec l'ingénieur.

- Voilà, je viens vous dire adieu, - fit-il un sourire forcé. - Alors, vous avez fini le travail sur votre invention ?

- Imaginez-vous, justement ce matin ! - s'exclama l'ingénieur. - Les dessins sont ici. - Il tapota la table de nuit avec tendresse. - Ce soir mes collaborateurs viendront pour les transporter à l'usine.

- Félicitations, - dit Karassiov entre ses dents et il mit la main dans sa poche à la recherche de son sinistre stylo. Mais il ne trouva que des éclats. Toute la poche fut souillée de curare. Piotr Vassiliévitch retira vite la main, piétina sur place et dit ingénieusement :

- On vous appelle d'urgence faire une radio. J'en sors à l'instant. Je crois qu'ils soupçonnent chez vous quelque chose de pas bon.

- Quoi, - s'étonna l'ingénieur, - on m'a déjà fait une radio hier.

- Ils n'ont pas pu garder la pellicule, - l'espion hocha la tête, l'air désolé. - Les mites l'ont rongée à trois endroits.

L'ingénieur, inquiet, sortit de la chambre en courant, et Karassiov se précipita vers la table du chevet, sortit les dessins d'un geste habile et les disposa sur le lit. Ses mains ne tremblaient presque pas. Piotr Vassiliévitch tendit la main vers son appareil photo dissimulé dans un bouton, mais dans sa hâte n'arriva pas à mettre la main dessus. Il détacha le regard des dessins et regarda sa veste. Deux boutons avaient été arrachés avec un peu de tissu. Le troisième, dans lequel il n'y avait rien, pendait à un fil. James Bond devint violet de rage. Il coupa férocement le fil avec ses dents et avala le bouton sans mâcher. Furieux, l'agent 008 envisagea de passer à l'étranger l'économe de l'hôpital à la place de l'ingénieur en chef, mais à ce moment l'inventeur entra dans la chambre. Piotr Vassiliévitch remit rapidement les dessins dans le meuble et s'enquit sans ciller :

- Alors, qu'est-ce que la radio a montré ?

Ivanov le regarda avec suspicion, puis jeta un oeil dans la table de nuit et se calma.

- Vous avez confondu, - dit-il en haussant les épaules. - Ce n'est pas moi qu'ils ont appelé, c'est un certain Karassiov.

- Karassiov ? - l'espion prit peur. - Je le connais, il est dans la même chambre que moi. Et qu'est-ce qu'il y a ? Ses radios étaient bien réussies.

- Oui, c'est justement ça. On envoie ses radios à une exposition.

- Quelle exposition ? - pâlit Bond, qui craignait mortellement toute publicité.

- A l'exposition internationale de Bruxelles, - dit l'ingénieur. - Au revoir, camarade Karassiov. Vos plaisanteries sont bizarres.

- Pardon, - se troubla Piotr Vassiliévitch, - à l'époque, je n'ai pas reçu beaucoup d'instruction.

Il se tut et demanda de but en blanc :

- Vous n'avez pas besoin de faire racler le parquet ?

- Je vous remercie, - répondit Ivanov froidement, - j'ai déjà commandé un artisan à l'atelier du service public.

- Mais vous devrez attendre longtemps, - l'avertit l'espion.

- C'est rien, je ne suis pas pressé, - le tranquillisa l'inventeur, en le poussant doucement hors de la chambre. - Adieu, camarade Karassiov. Augmentez votre niveau d'instruction.


Chapitre 8. Opération "Coffre-fort"


De retour de l'hôpital, James Bond se changea et se mit à réfléchir, que faire maintenant ? La seule chose qu'il savait sur l'inventeur, c'était qu'il attendait un artisan de l'atelier du service public. L'espion décida de tirer ce fil et ainsi emmêler tout l'écheveau. Et l'agent 008 alla à l'atelier du service public chercher du travail.

En même temps que sa veste, il changea au cas où son appartement et son nom. Maintenant il avait dans la poche une carte d'identité au nom de Karp Karpovitch Bilduguine, professeur de chant et de travail manuel. Il changea aussi son apparence et devint méconnaissable. Il s'était laissé pousser les cheveux jusqu'aux épaules, avait mis des lunettes noires et ressemblait à une star de cabaret ayant pris une peine de 15 jours pour trouble de l'ordre public. Même sa propre mère, que le chef à ses yeux remplaçait, n'aurait pu le reconnaître.

A l'atelier du service public on reçut Karp Karpovitch chaleureusement, bien qu'on fît une grimace en voyant son certificat d'études professionnelles. Bilduguine baissait le coefficient du niveau d'instruction qu'avait atteint le collectif des racleurs et des calfeutreurs de portes. Tous les collaborateurs sans exception avaient reçu un enseignement supérieur. Deux agronomes, un bonificateur, un ingénieur de l'industrie du pétrole et même un candidat ès sciences quelconques mal payées avaient fait carrière dans le calfeutrage (8). Néanmoins Karp Karpovitch fut accepté en égal, d'autant plus qu'il promit de s'inscrire à l'université du soir.

Pendant deux jours l'espion, ému par ses souvenirs de bricolage, travailla consciencieusement dans les appartements en essayant de ne se démarquer en rien de ses collègues, mis à part sa coiffure. Le troisième jour, il attendit que tout le monde parte sur les chantiers, verrouilla la porte, ferma les rideaux aux fenêtres et en jetant autour de lui un regard circonspect, sortit le registre de commandes. En posant son pistolet à côté, Bilduguine se mit à feuilleter le registre fébrilement, en sursautant avec frayeur au moindre son émis par un marteau piqueur grondant sans arrêt sous les fenêtres. Enfin, Karp Karpovitch trouva la bonne inscription et se frotta joyeusement les mains gantées de noir. Les gants crissèrent en inspirant au saboteur une trouille mortelle. Sans attendre l'ordre, il leva les mains avec résignation en s'apprêtant à se rendre. Il resta ainsi quelque temps, ensuite il osa tourner la tête et constata que la pièce était vide.

- Je devrais aller voir un psy, - soupira Joe d'acier et il secoua plaintivement la tête, tout comme une vache chassant les mouches.

Il retira furieusement les gants, les jeta dans la poubelle et, en sortant une gomme de sa poche, commença à mettre à exécution son plan diabolique. La première sur la liste des clients de demain était une certaine Tarassuk Vénus Afanassievna.

- Tarassuk attendra, - décida l'espion, - elle a déjà attendu plus que ça.

Il effaça sans cérémonie le nom de la cliente et écrivit à sa place le nom de l'ingénieur Ivanov. Et il mit Vénus Afanassievna vers la fin du registre, en lui cédant aimablement le tour de l'inventeur qui devait venir seulement dans un mois .

Ayant achevé l'opération d'échange, Bilduguine remit le registre à sa place et rentra à la maison. Le lendemain, à l'aube, il frappa à la porte de l'ingénieur en chef.

- À qui il faut racler le parquet ? Les Ivanov c'est vous, ou quoi ?

- C'est moi, mais... - l'ingénieur hésita. - En ce moment je n'ai personne à qui confier l'appartement, ma femme est en vacances. On m'a dit que vous ne viendrez qu'en novembre...

- Vous avez de la chance, patron, on a pu finir plus vite, - Karp Karpovitch lui tapa amicalement sur l'épaule, - et pour l'appartement n'ayez crainte, je le garderai. Pas une mouche ne passera, sacrebleu.

- Je ne voudrais pas vous déranger, - marmonna Ivanov.

- C'est rien, - l'assura Bilduguine. - Donnez-moi trois roubles en plus, et on est quittes. "Peut-être il me les donnera vraiment", - pensa l'espion avec espoir. Dans sa situation, les trois roubles ne seraient pas de trop.

L'inventeur piétina devant la porte, indécis.

- Vous ne me faites peut-être pas confiance, - demanda James Bond, vexé. - J'ai le certificat d'études techniques.

- Mais si, mais si, - rougit l'ingénieur avant de lui serrer la main et d'aller à contrecoeur travailler.

Resté seul, Karp Karpovitch ferma la porte, vérifia si les boutons de sa nouvelle veste étaient en place et entra dans la chambre avec précaution.

D'abord, Bilduguine inspecta soigneusement les tiroirs du bureau mais n'y trouva rien d'intéressant. Le saboteur regarda dans l'armoire, chercha sous le lit, secoua les tapis. Les dessins n'étaient nulle part. Il inspecta attentivement la chambre encore une fois et vit un grand coffre-fort dans le coin. "Voilà où il les cache, - pensa l'agent 008 avec respect. - Astucieux, rien à dire. Mais personne n'est plus malin que James Bond. On peut considérer que les dessins sont à moi." Il s'installa confortablement, sortit un canif avec une radio montée dedans et se mit à appeler ses patrons à l'étranger.

- Centre, centre, centre...

- Quoi, - répondit le Centre.

- J'ai pris contact avec l'inventeur, - transmit Bond. - Les dessins sont presque dans mes mains. J'attends vos instructions.

La réponse arriva quarante minutes plus tard.

- Le vingt septembre, à l'endroit que vous connaissez, dans les eaux internationales, un sous-marin vous attendra de cinq à dix heures du matin. Venez avec les dessins et l'inventeur. Hello !

Bond rangea le canif avec la radio et regarda l'almanach. C'était le 18.

- J'ai le temps, - sourit Karp Karpovitch avec aplomb. - Maintenant il ne faut surtout pas effaroucher l'inventeur.

Il racla un peu le parquet pour faire semblant, se fit du thé et, en le buvant à la soucoupe (9), et commença à rêver:

- Dans une semaine, je serais entouré par tout ce qui m'est proche : femmes, base-ball, caviar russe. Et après, je prends mes vacances et je vais au Brésil. Oh, cet exotisme du sud ! Femmes couleur chocolat, voitures couleur chocolat, bonbons en chocolat... Mmmm...

La sonnerie retentit. L'ingénieur revenait du travail.

- Excusez, patron, - s'inclina Bilduguine, l'air penaud. - J'ai pas eu assez de temps pour en venir à bout, j'finirai demain. Vot'parquet en chêne, y donne du fil à retordre, le parasite.

L'espion prit congé et alla à la maison pour préparer sa dernière opération décisive. Tout la nuit il rangea ses affaires, nettoya ses armes, écrivit des rapports sur les sommes dépensées, pour la comptabilité du service de renseignements. Le matin du 19, l'agent 008 se rendit à la gare routière, acheta un billet longue distance et, en tenant un chalumeau sous le bras, alla dans l'appartement de l'ingénieur en chef. L'inventeur s'apprêtait à partir au travail.

- Ne m'attendez pas aujourd'hui, - dit-il. - En partant, claquez la porte, et c'est tout.

- C'est comme si c'était fait, patron, - l'assura Karp Karpovitch, et il pensa méchamment: "Que dalle, cours toujours ! Moi, je t'attendrai, mon cher, sois-en sûr".

Quand les pas de l'ingénieur s'éloignèrent dans l'escalier, il sortit le chalumeau et s'approcha du coffre-fort. Bilduguine s'occupa du coffre-fort pendant une demi-heure. Finalement il eut fait dans la paroi une ouverture suffisante, y passa le bras et en sortit trois roubles.

- Que diable, - jura-t-il. - De toute évidence, ce type cache ici son fric à l'insu de sa femme. (10)

Le saboteur se hissa, passa la tête dans l'ouverture et commença à la tourner fébrilement. Le coffre-fort était vide. Karp Karpovitch rentra piteusement la tête dans les épaules, et le coffre-fort y rentra aussi. A cause des émotions subies, James Bons fut pris de frissons, et il ne pouvait plus ressortir de l'ouverture sa tête tremblante. Pour se calmer, il essaya de penser à quelque chose d'agréable. Mais il se souvint de son chef menaçant et trembla encore plus fort. Au bout de quarante minutes, le cambrioleur comprit qu'il fallait ouvrir la porte du coffre-fort, et il libéra sa tête sans effort. Vindicatif, il cracha dans le trou et menaça la photo de l'ingénieur accrochée au mur avec son chalumeau.

- Bon, l'inventeur, tu vas me répondre de tout ça. Tu crois que tout grand chef que tu es, tu peux maltraiter les gens de la sorte ? Et tu te crois instruit. Attends voir, c'est justement ton instruction qui te perdra.

L'espion prit dans la bibliothèque un énorme tome de l'encyclopédie et le soupesa.

- Je te tape avec ce machin sur le ciboulot, j'enroule le corps dans la tenture et je l'enregistre comme bagage. Je crois que cette tenture-là conviendra. L'inventeur restera dans une ambiance familière pendant le trajet.

Karp Karpovitch enleva la tenture du mur, la disposa sur le sol pour plus de confort et se mit à attendre Ivanov.

A sept heures, le bruit des pas se fit entendre dans l'escalier. Le saboteur leva le pesant volume et retint son souffle. Les pas se rapprochaient. Voilà qu'ils retentirent tout près, la porte s'ouvrit. L'agent 008 ferma les yeux, leva la main et...

- Bilduguine, finis le travail, on t'envoie aux patates, (11) - entendit l'espion tout près de son oreille.

Karp Karpovitch fit tomber l'encyclopédie sur son pied et ouvrit les yeux. Devant lui se tenait son collègue agronome.

- Quelles patates ? - demanda Karp Karpovitch en sautant sur un pied. - Pourquoi ? J'ai rien fait, parole de syndiqué.

- Regardez-le, le roi n'est pas son cousin. - L'agronome, indigné, frotta son oreille éraflée par le coin de l'encyclopédie. - Pourquoi tu te conduis en voyou ? L'année dernière, on m'a aussi envoyé dans le kolkhoze, mais je n'ai battu personne. Quelqu'un doit bien ramasser les patates.

- Pardon, je me suis emporté, - l'espion retrouva ses esprits. - tu comprends... dommage, pourquoi c'est moi qui dois y aller.

- Et qui d'autre, - s'étonna l'agronome. - Mytichtchine a la sciatique, Serguienko a un grade scientifique, Komintern Petrovitch participe au tournoi d'échecs, et toi, tu es nouveau, alors tu le dois d'après ton statut. Donc, lâche tout et prépare tes affaires, la voiture part à six heures du matin.

- Bon, d'accord, - acquiesça Bilduguine. - Je vais juste finir mon travail. Rentre chez toi, il ne me reste plus grand-chose.

- Si tu veux, je finis à ta place, - proposa l'agronome, magnanime. - Sinon il ne te restera plus beaucoup de temps pour dormir.

- Oh non, c'est moi. Le patron m'a promis un pourboire. Je dois l'attendre.

- Ha ha, - dit l'agronome, - ha ha ha. Ton patron, on l'a envoyé aux patates depuis ce matin déjà. Il nous a téléphoné au bureau, demandé de l'excuser auprès de toi. "J'ai oublié, - disait-il, - de donner à votre artisan les trois roubles que je lui avais promis. Je les lui donnerai à mon retour". Donc, Bilduguine, tu ne recevras pas ton pourboire avant deux semaines.

Karp Karpovitch serra les dents jusqu'au craquement, cracha la couronne cassée et sortit dans la rue en courant.


Chapitre 9. Le dernier sabotage.


Derrière l'imprenable clôture de pierre se dressait un édifice sombre, comme tsarevna Qui-ne-rit-jamais. Le portail était décoré d'un modeste panneau doré "Usine N° 7". James Bond avait déjà aperçu cet objet depuis longtemps, mais s'y introduire lui paraissait une tâche extrêmement compliquée. Cependant, il n'avait plus le choix. Il lui ne lui restait que quelques heures avant le départ de l'avion.

- Zut et flûte, saperlipopette, - l'espion poussa un juron ordurier. - L'inventeur m'a échappé, mais les dessins ne disparaîtront pas. Ou je ne m'appelle pas Joe d'acier.

Déterminé, il se frappa la poitrine avec le poing et s'approcha du vigile, un vieillard au chapeau de paille froissé qui marchait, l'air menaçant, le long du portail, un fusil de petit calibre à la main.

- Pépé, tu n'aurais pas du feu ?

Le vieux frotta une allumette.

- Sers-toi, - proposa perfidement Bilduguine, en tendant un paquet de cigarettes spéciales sabotées. Le vieillard prit une cigarette, aspira la fumée et soudain laissa tomber son fusil, se saisit le ventre et courut aux toilettes. Les cigarettes étaient fourrées avec du sel étranger, non russe.

L'agent 008, sans perdre une minute, enfila un masque, escalada la clôture et s'approcha furtivement de l'édifice. Il escalada la gouttière et se glissa rapidement dans une lucarne. Cinq minutes après, il marchait déjà dans le couloir interminable de l'administration de l'usine.

Soudain, une femme avec une serpillère mouillée apparut devant lui. En voyant un homme masqué, elle recula d'un pas et demanda, effrayée :

- Citoyen, chez qui venez-vous avec cet aspect-là ? Tout le monde est déjà parti.

- Je dois faire la désinfection, - dit Karp Karpovitch sans se décontenancer. - Les mouches se sont beaucoup trop multipliées chez vous. Ecarte-toi, mémé, je commence à asperger, je pourrais en mettre sur toi.

- Qu'est-ce que tu racontes, - se vexa la femme de ménage, - chez nous, il n'y a pas de mouches. C'est moi qui les combats. Avec cette serpillière.

Bilduguine regarda sa montre. Il n'avait plus de temps de se chamailler. Il sortit le pistolet et le braqua sur l'adversaire de la désinfection.

- Fini les discours, montre-moi le bureau de l'ingénieur en chef.

La femme de ménage serra les lèvres, leva les mains et le conduisit vers la porte avec l'écriteau "Ing. en chef Ivanov". Dans le bureau se trouvait une grande table couverte d'un tissu vert. L'espion ligota la femme de ménage avec la nappe pour les réunions et ouvrit le coffre-fort avec son chalumeau. Les dessins se trouvaient à l'intérieur. Karp Karpovitch, heureux, embrassa la femme de ménage, s'essuya avec la serpillière et soudain se figea, comme un enfant qui voit une vache pour la première fois. Sur chaque dessin, il était écrit à l'encre : "Bouilloire portable aux sémi-conducteurs. Auteur du projet : ingénieur Ivanov".

James Bond laissa tomber les dessins et fixa l'espace, l'air hébété. Il ne comprenait rien.

- Fiston, - la femme de ménage ne put supporter ce silence prolongé. - Je voulais te demander : tu es venu ici chercher une bouilloire émaillée ou un samovar?

Et en voyant son air désemparé, elle ajouta avec condescendance :

- Quel drôle de type ! Est-ce qu'on peut trouver dans notre ville une seule bouilloire ? Toute notre production est exportée.

- Et... et qu'est-ce que votre usine produit d'autre ? - demanda le saboteur d'une voix éteinte.

- Bouilleurs, poêles électriques, - se mit à énumérer fièrement la femme de ménage, - fers à repasser avec régulateurs.

- C'est tout ?

- Ben, on commence à élaborer une bouilloire à transistors, mais ce ne sera pas rapide, alors je te déconseille d'attendre.

Bilduguine se souvint des récits enthousiastes de l'ingénieur en chef à propos de son invention.

- Un truc super, on va damer le pion aux étrangers, - le singea l'agent 008, haineux. - Cet Ivanov, alors, je le... je lui casserai les jambes, le lui mettrai des punaises dans l'appartement.

- Il est actuellement aux patates, - fit remarquer la femme de ménage, compatissante.

- Alors... alors au directeur de cette usine de malheur.

- Raté aussi, - hocha la tête la femme de ménage. - Il est parti en mission à Belsk.

- Où ? Où, tu dis ? - demanda Karp Karpovitch lugubrement.

- À Belsk, dans la région voisine.

- Tu te fous de moi, vieille bique, - cria l'espion en anglais. En voyant que la femme de ménage ne le comprenait pas, il traduisit immédiatement sa phrase en russe : - Qu'est-ce que tu as à me bourrer le crâne, nous sommes à Belsk.

- Non, fiston, tu t'es gouré, - rétorqua la femme de ménage tranquillement. - C'est la ville de Pelsk, et Belsk se trouve à plus de 400 kilomètres d'ici.

- Maudite responsable de wagon, elle ne s'est pas réveillée à temps, elle m'a réveillé au mauvais endroit, - dit Bilduguine à voix basse. Et la femme de ménage, stupéfaite, vit son interlocuteur devenir chauve en une seule minute. - Ça ne se passera pas comme ça, je vais me plaindre au Ministère des transports, j'irai voir le ministre en personne.

Et, en s'appuyant sur l'épaule de la femme de ménage, l'espion éclata en sanglots sourds.


Chapitre 10. La fin de l'agent.


L'agent 008 rentra à la maison à minuit passé. Il n'avait plus à se dépêcher. L'avion était parti ; quelque part dans les eaux internationales, un sous-marin attendait encore Bond, mais il repartirait lui aussi dans quelques heures, bredouille. L'espion n'essayait même pas de le rattraper. Il savait qu'il ferait mieux de ne pas se montrer sans les dessins. Les patrons, sans égards pour mérites passés, le transféreraient au poste d'expéditionnaire.

Joe d'acier prit une corde et sortit dans la cour. Il s'approcha du vieux peuplier qui en avait vu de toutes les couleurs, accrocha la corde à son épaisse branche, fit un solide noeud coulant et soudain recula. Le saboteur venait de se souvenir que sa police d'assurance était cousue dans la doublure de son mouchoir. "Je crois qu'ils ne la trouveront pas," - pensa-t-il avec indolence, puis il sortit la tête du noeud et alla dans sa chambre pour la dernière fois, afin de mettre de l'ordre dans ses papiers.

En ressortant dans la cour, l'espion l'enveloppa d'un regard d'adieu. Le peuplier n'y était plus. A sa place se trouvait une souche à peine plus grande que la taille d'un homme. Il n'y avait aucune possibilité de s'y pendre. A l'autre bout de la cour deux hommes juchés sur une échelle coulissante sciaient le sommet d'un énorme tilleul. Le saboteur regarda tout autour, impuissant - il ne restait plus dans la cour une seule branche convenable. Tous les arbres étaient nus, comme les cheminées d'un crématorium.

Bond sortit de la cour en titubant. Il traîna sans faire attention au chemin - sur les pelouses, sur les rails. Dans une rue quelconque il aperçut un panneau "Café", entra et commanda un oeuf dur et une bouteille de vodka. Il vida son verre d'un trait, écailla l'oeuf et se mit à gratter pensivement sur la toile cirée "Il n'y pas de boneur dans la vie". Un homme corpulent avec les yeux gais et le nez triste, assis à la table voisine, se pencha par-dessus l'épaule de James et observa la création de la phrase avec intérêt.

- Oui, - s'exclama-t-il avec ardeur, après avoir lu, - permettez-moi de signer !

- Hein ? - demanda le saboteur.

- Permettez-moi de vous serrer la main, - dit le gros, - non, pas celle-ci. Celle avec laquelle vous avez écrit. Mon nom est Nitkine, et je suis complètement d'accord avec vous.

- Hein, - répéta Bond.

- Il n'y en a pas, - confirma l'homme. - Vous m'êtes sympathique, et je ne vous le cacherai pas - il n'y en a pas.

- Il n'y a pas de quoi ? - s'étonna l'espion, morose.

- Il n'y a rien. Pas de bonheur, pas de constance, pas de Ivan Ivanovitch...

- Quel Ivan Ivanovitch ?

- Celui qui était dans le comité exécutif de ville. Imaginez-vous, on l'a viré.

- On s'en fout, - l'espion chassa cette pensée.

- Comment ça - on s'en fout ? - s'indigna son interlocuteur. - Quand, trois mois avant, on m'a viré des chemins de fer, qui m'a donné le poste de directeur du commerce de ville, peut-être vous ? Non, ce n'est pas vous, c'est Ivan Ivanovitch. Et quand on m'a relevé de mes fonctions pour désorganisation, qui m'a transféré à la tête de l'équipement communal ? Et après, qui m'avait proposé comme directeur de travaux des habitations ?

- Quoi, quoi ? - demanda James Bond, en essayant péniblement de se concentrer. - Où avez-vous travaillé encore ce dernier temps ?

- Demandez plutôt, où je n'ai pas travaillé. Je dirigeais la station téléphonique, j'étais économe à l'hôpital, chef de section à l'usine de bouilloires.

- Et maintenant, - s'enquit d'une voix basse et sinistre le saboteur, - où êtes-vous ?

- Le chef de section d'aménagement d'espaces verts, - se présenta le gros et il ajouta tristement : pour l'instant. Je ne crois pas que j'y resterai longtemps - partout les intrigues, sape...

Mais le saboteur ne l'écoutait plus. Il commençait à y voir clair. Voilà donc l'homme qui se trouvait toujours sur son chemin, par la faute duquel lui, l'agent 008, avait essuyé un tel fiasco, perdu confiance en soi, gâché sa brillante carrière !

- Attends voir, - dit Bond entre ses dents, en serrant les poings et en se levant de la chaise. - Salaud ! Fainéant ! Ecor... essor... écornifleur ! - Son visage prenait lentement la couleur de l'hémoglobine.

- Il faut t'expulser ! Te priver d'enregistrement (12)! Tu as désorganisé le travail partout !

- Oho ! Je vous prie de choisir vos expressions, - menaça Nitkine en glissant sur le sol et en reculant sous la table. - Je vous... je vous... je ne vous donnerai pas la main. Défends-toi ! - et il tira l'espion par la jambe vers le bas et le fit tomber directement sur lui.

Agrippés, il roulèrent vers le guichet de distribution. La bagarre ne dura pas longtemps. Au bout d'une demi-heure, les adversaires se trouvaient déjà devant le policier de garde.

- Nom, prénom, patronyme ? - demanda sévèrement le sous-lieutenant .

L'espion se taisait, en fixant d'un regard éteint les barreaux de la fenêtre.

- Votre nom, - répéta le policier.

Bond, en mordant la lèvre, suivait d'un regard mélancolique les nuages qui passaient derrière les barreaux.

- Calmez-vous, citoyen, - dit le sous-lieutenant gentiment, - prenez du thé, fumez une cigarette, faites comme chez vous. Alors, votre nom ?

Le menton de Joe d'acier trembla, la pomme d'Adam se mit à bouger.

- Écrivez, - dit le saboteur résolument, - Bilduguine, alias Chtchoukine, alias Karassiov, alias James Bond, l'agent 008.

Il reprit haleine et ajouta :

- Prière de tenir compte que je me rends de mon plein gré...

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1. Vodka maison

2. À l'époque communiste, les plans de ville étaient pratiquement introuvables à la vente, et ceux que l'on pouvait trouver étaient un peu truqués "pour les raisons de sécurité"

3. "Le navet", "Le Kolobok" - contes populaires russes

4. Tenue traditionnelle de femmes russes. Actuellement se présente sous forme d'une robe d'été decolletée et sans manches

5. Une habitude : en buvant de la vodka, on mange quelque chose (du hareng, des cornichons ou juste un bout de pain) "pour la bonne bouche"

6. Une autre habitude : une bouteille de vodka coûtant à l'époque trois roubles, souvent chacun des trois hommes fournissait un rouble pour l'achat d'une bouteille qui était ensuite partagée entre les trois consommateurs

7. À l'école, on obligeait souvent les écoliers à apporter tel nombre de kilos de ferraille pour le récyclage ; pour s'exécuter, ils apportaient n'importe quels objets en fer

8. Le salaire des professions dites "intellectuelles" était trois à dix fois moindre que celui des ouvriers, même non qualifiés

9. Ancienne habitude russe, pratiquement disparue de nos jours

10. Dans la famille russe, l'homme donne tout son salaire à sa femme qui gère le budget, mais il cache quelques roubles pour son usage personnel

11. En automne, les étudiants et les "travailleurs intellectuels" devaient aller dans les kolkhozes pendant un à deux mois afin d'aider les kolkhoziens à faire la recolte. Leur paye pour ce travail était très petite

12. Chaque citoyen devait être engeristré dans son commissariat de police et avoir dans sa carte d'identité un tampon avec son adresse inscrite dessus. Sans cet enregistrement, pas de travail ni de logement.