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HUMOUR


Paul Itolog

Lettre ouverte d'un adipocyte en colère


Nous, adipocytes, sommes méprisés tout au long des journaux pour jeunes filles et pour vieux beaux, qui nous qualifient du très péjoratif "cellules graisseuses" et dans lesquels il n'est question que du culte de la minceur, avec un dogmatisme si poussé que je n'hésiterais pas à le qualifier de phobie du gras voire de névrose obsessionnelle.

Et pourtant, pourtant, vous tous qui me lisez, devez la vie à nos lointains ancêtres, les adipocytes de crô-magnon, qui ont protégé les vôtres des rigueurs du climat préhistorique et des glaciations. Car il faut bien le dire, ces stupides néandertaliens qui n'avaient encore inventé ni le fil à couper le beurre ni le beurre, se trouvaient bien incapables de faire du feu !

Sans nous, adipocytes, les spermatozoïdes de vos parents se seraient retrouvés congelés avant d'avoir pu rencontrer l'ovocyte soeur.

Et quel calvaire eussent été les longues nuits d'hiver que vous avez passées sur le sol des cavernes, agglutinés en amas claniques, faute de n'avoir encore inventé le matelas en latex/nid d'abeille/haute densité et la couverture polaire... Sans nous, sans une bonne couche de gras sous la peau, les coudes de vos voisins et la froideur du sol vous eussent tenus éveillés et, le lendemain, recrus de fatigue, le premier loup vieillissant passant par là n'eût fait de vous qu'une bouchée !

Plus tard, quand tout homme bien né croyait devoir se couvrir de gloire par des faits d'armes, qui dira la geste des adipocytes sacrifiant leur vie par millions en arrêtant la flèche assassine ou le coup de poignard fatal... Combien de jeunes gens prétentieux ne doivent leur réputation qu'à un peu de gras bien placé ?

Et que sont ces rondeurs féminines qui inspirèrent Rubens et Gauguin et qui troublèrent des générations d'adolescents cinéphiles, sinon du gras recouvert de ce camouflage élastique que vous appelez la peau, tellement vous avez honte de votre graisse ?

Et vous-même à l'instant, sur quoi êtes-vous si confortablement assis, sinon une bonne paire de fesses ? Qui ont d'ailleurs tellement inspiré d'histoires sado-maso que nous, adipocytes, serions en droit de réclamer des droits d'auteurs. C'est d'ailleurs le seul domaine où l'humanité nous a témoigné sa reconnaissance : les belles paires de fesses ou de nichons sont légion au cinéma, en peinture ou en sculpture. Ce n'est pas toujours de la plus haute élévation morale... mais merci quand même aux beaux-arts pour avoir si souvent immortalisé les cellules graisseuses !

Vous qui achetez parfois des fromages pauvres en matière grasse, rappelez-vous que le cerveau est plein de gras... Vous imaginez-vous avec un cerveau allégé à 0% ? Pauvre en matière grasse et en matière grise ?

Alors, quand vient le printemps, n'achetez plus ces magazines qui ne savent parler que d'astrologie et de mannequins squelettiques, arrachez-les des mains des adolescentes anorexiques et des femmes complexées, et servez à toute la famille un bon cassoulet ou une truite au beurre !

Ne versez pas votre obole aux escrocs pseudo-scientifiques qui pondent chaque année un nouveau livre et un nouveau régime amaigrissant ; rappelez-vous qu'ils veulent simplement s'engraisser !!!

Sinon, c'est à un véritable génocide d'adipocytes auquel nous assisterons, à coups de régimes, de bistouris, de liposuccions et de rayons laser !


Soutenez notre cause !


Comme les enfants dont l'âme sans détours sait apprécier de bonnes frites bien grasses, des beignets à peine sortis de l'huile, des nouilles dégoulinantes de gruyère ou le moelleux d'un cake au beurre,


comme les Esquimaux, les Tibétains ou les Sibériens qui savent encore ce que le froid veut dire et qui, dans le thé ou le café, rajoutent en des gestes rituels quasi-religieux du beurre rance ou des pignons de cèdre,


respectez les adipocytes, respectez le gros, respectez le gras !